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« Le Petit Prince, naissance d’une étoile », un long-métrage documentaire coproduit par Barnabé Production, Promenons-nous dans les bois et Les Films d’Ici Méditerranée © Arte/Les Films d’Ici

L’IA dans le documentaire entre opportunités et dérives

 

En janvier dernier, le FIPADOC Pro 2024 a été l’occasion de s’interroger sur les atouts et limites de l’IA dans la production documentaire au travers du cas d’étude du long-métrage Le Petit Prince, naissance d’une étoile, réalisé par Vincent Nguyen et coproduit par Barnabé Production, Promenons-nous dans les bois et Les Films d’Ici Méditerranée. Ce film n’aurait pas été possible sans l’intelligence artificielle…

 

Vincent Nguyen, réalisateur du « Petit Prince, naissance d’une étoile », revient sur la création de son film. © Mathias Fennetaux

L’idée de base était de raconter l’histoire de l’aviateur et auteur Antoine de Saint-Exupéry et de revenir sur la genèse de son « Petit Prince » en rencontrant des témoins directs, c’est-à-dire son entourage. Vincent Nguyen raconte : « J’ai pris le parti de récupérer tous les témoignages laissés par écrit, de reconstituer des interviews comme si je les avais faites dans les années 50 et de redonner vie à ces personnages en les redessinant, et c’est comme ça qu’est né le projet de reconstituer des interviews animées… »

 

L’IA, un gain de temps et d’argent essentiels

Ces interviews animées, qui étaient le noyau du film, allaient idéalement représenter la majeure partie du long-métrage (quarante minutes sur un peu moins d’une heure). Or, l’animation coûte très cher en temps et en argent. Les producteurs ont donc d’abord envisagé de limiter l’animation à dix minutes, avec des passages distillés tout au long du film. Cependant un autre problème de taille se posait : « Il y avait peu d’archives, et à partir du moment où il n’y avait pas d’autres matériaux que sonores, l’animation devenait vraiment incontournable… Alors, nous avons commencé à réfléchir à des process un petit peu inhabituels », explique Étienne Jaxel Truer, producteur chez Promenons-nous dans les bois.

S’inscrivant dans une économie contrainte, le pipeline de production s’est naturellement dirigé sur deux technologie : la production 3D temps réel et l’IA qui ont permis de fabriquer les animations souhaitées en un temps record… « Travailler dans un moteur de jeu vidéo offre beaucoup de souplesse pour l’animation et utiliser l’intelligence artificielle, qui va interpréter et animer les mouvements et les expressions faciales du comédien en fonction de son intonation et de son texte pour les placer sur le personnage, automatise et accélère grandement les process », souligne Étienne Jaxel Truer.

« Ici, l’intelligence artificielle n’a pas joué un rôle créatif, ce qui pourrait être critiqué, elle a permis un gain de temps et d’argent non négligeable pour une tâche purement technique qui n’aurait pu être accomplie autrement. Le monde du documentaire souffre de restrictions budgétaires, l’intelligence artificielle peut donc représenter une chance pour cet univers, une porte qui s’ouvre sur des projets plus ambitieux », complète Vincent Nguyen.

 

Des problématiques éthiques et morales

Malgré tout, comme toujours avec l’intelligence artificielle, de nombreux questionnements se posent. Si l’idée de faire parler directement Antoine de Saint-Exupéry en nourrissant une IA avec des enregistrements de sa voix avait au début germé dans l’esprit de Vincent Nguyen, les premiers questionnements éthiques sur les IA lui ont vite barré la route. « Il y a quatre ans, j’avais envisagé d’utiliser l’intelligence artificielle pour faire parler Saint-Ex, pour qu’il raconte lui-même son histoire. J’ai donc consulté un des champions de l’intelligence artificielle à cette époque, (…) et il m’a répondu : “Je suis désolé, on vient de faire une réunion avec un comité d’éthique et on a pris la décision de se donner une limite : ne pas faire parler les morts !” Donc j’ai abandonné l’idée », souligne le réalisateur.

Si ce documentaire fait parler des personnages décédés, son approche diffère grandement d’une autre démarche qui avait beaucoup fait débat, celle de l’émission L’Hôtel du temps de Thierry Ardisson et son concept ressuscitant des stars à l’aide de deepfakes et de voix synthétisées par IA. Le Petit Prince, naissance d’une étoile se base sur des témoignages écrits avérés et n’utilise pas l’IA pour synthétiser la voix des vrais individus derrière ses personnages…

 

Face à l’IA, que dit le droit ?

Face à ces dérives éthiques et déontologiques, le monde du droit est en pleine réflexion pour faire face à une nouvelle technologie à la fois exaltante et inquiétante. Pour le moment, les morts ne sont pas sujets au droit à l’image, cela reste donc un domaine dans lequel les IA peuvent s’en donner à cœur joie sans craindre de conséquences. « Le droit à l’image s’éteint avec le décès de la personne, il est lié à la vie (…). Pour qu’il y ait une éventuelle action des ayants droit, il faudrait que l’utilisation qui est faite de l’image d’un défunt porte atteinte de façon très grave à son intégrité, à sa mémoire, ou à celle de ses ayants droit », explique Cyrille Morvan, avocate présente à cette table ronde au FIPADOC 2024.

Cependant aux États-Unis, la question est allée plus loin suite à la grève des comédiens qui a duré trois mois et face à l’utilisation de leur image via des IA. Les syndicats ont exigé une rémunération supplémentaire dans le cas où une intelligence artificielle utilise un avatar créé à partir de leur image, ce qu’ils ont obtenu. Progressivement donc, le monde de l’audiovisuel s’adapte à cette révolution technologique.

Du côté de l’Europe, le règlement européen imposera à partir de 2026 un devoir de transparence pour les sociétés exploitant des systèmes d’intelligence artificielle, qui devront indiquer quels ont été les contenus utilisés pour nourrir leurs systèmes, notamment pour que les auteurs de ces contenus puissent être rémunérés. De plus, les auteurs pourront exercer un « droit à renonciation » pour que leurs œuvres soient retirées des bases de données d’IA.

Aux États-Unis une jurisprudence existe déjà sur le sujet : fin 2023, le New York Times a poursuivi en justice OpenAI pour violation des droits d’auteur… Son robot conversationnel ChatGPT avait en effet, pour son apprentissage, aspiré des millions d’articles du journal américain sans permission.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #57, p. 104-106