En outre, les flux vidéo représentent 80 % des flux de données mondiaux en 2018 soit 306 millions de tonnes de CO2 émises. Préoccupé par l’urgence écologique, Julien Tricard, ancien cadre d’Endemol et qui dirige aujourd’hui sa société de production, Lucien TV, décide de prendre le problème écologique à bras le corps en fondant, en 2018, l’association MediaClub’Green.
Comment le MediaClub’Green est-il né ?
Julien Tricard : Au départ, il y a le MediaClub, une association créée en 2004, rassemblant 8 000 professionnels de l’audiovisuel. Plus tard, est arrivé le MediaClub’Elle avec pour vocation d’améliorer la représentation des femmes dans l’audiovisuel. Même si je n’ai pas l’âme d’un militant, j’étais très préoccupé par la crise écologique. Un jour, une amie productrice m’a dit après la démission de Nicolas Hulot : « Est-ce qu’on ne peut pas faire la même chose à notre niveau ? ». Alors sur le modèle de MediaClub’Elle, j’ai créé le MediaClub’Green que je préside. Je ne le fais pas pour me donner bonne conscience mais parce que j’ai sincèrement peur pour mes enfants et que je pense que l’action collective est le meilleur moteur de la transition.
Quelle est la mission du MediaClub’Green ?
Nous avons d’abord une mission éditoriale. Il s’agit d’alerter et de diffuser la question écologique. Les médias doivent bien sûr limiter leur empreinte écologique, mais surtout ils ont la responsabilité de communiquer sur cette question. Ensuite, le but étant de modifier les habitudes pour réduire leur empreinte écologique, nous avons une mission d’accompagnement dans ce changement pour qu’il se passe le mieux possible. Comprenons-nous bien, le but n’est pas de baisser la qualité ou la quantité des productions, mais de travailler autrement. Il est prévu beaucoup d’actions de formation pour les producteurs comme pour les techniciens de l’audiovisuel. Nous proposons aussi des conférences : la dernière en date, le 23 juillet, portait sur les calculateurs carbone. Enfin, si nous ne sommes pas nous-mêmes plus responsables, nous ne sommes pas crédibles. C’est pourquoi avec Lucien TV, nous testons des nouveaux outils et des nouvelles méthodes de fabrication. Lucien TV est un super laboratoire qui permet de prouver qu’à notre petite échelle, on arrive à mettre en place des mesures écologiques qui fonctionnent bien.
Quels aspects de la production audiovisuelle ont une empreinte écologique importante ?
Ceci est très bien décrit dans le rapport du CNC. Il y a quatre thématiques : les moyens techniques, le transport, les ressources et déchets, le numérique. Bien sûr, l’empreinte écologique du secteur audiovisuel est relativement faible par rapport à l’agriculture ou à l’industrie. Nous ne sommes pas les plus gros pollueurs. Cependant, nous avons le devoir de nous améliorer et cela passe par un changement des mentalités. Par exemple sur les matchs de foot, cela fait quarante ans qu’on utilise des groupes électrogènes (au diesel) parce que dans les années 70 il y a eu une coupure d’électricité et les gens n’ont pas pu voir le match. Aussi dans les années 80, on faisait des choses qui seraient impensables aujourd’hui. Par exemple, un réalisateur qui tournait une pub dans un champ trouvait que le champ n’était pas assez vert, ils ont déversé des kilos de peinture pour repeindre ce champ en vert !
Quels sont les pistes pour réduire l’empreinte écologique des tournages ?
Avec un calculateur carbone couplé au plan de financement il est possible de savoir sur quel poste agir en priorité : transport, énergie, déchets… Concernant le transport et les déchets, la question de l’approvisionnement est importante. Dans un monde idéal, le tournage s’effectuerait dans un périmètre de 300 m, on aurait une cantine approvisionnée localement avec des produits frais et bio, on aurait une déchetterie et une recyclerie à proximité. Tout le monde aurait sa gourde pour boire, pas des gobelets en plastique. Tout le monde vivrait dans le coin et personne ne prendrait l’avion. Bien entendu, on n’est pas dans un monde idéal et il faut constamment s’adapter.
Sur l’aspect numérique, la postprod et l’animation 3D consomment énormément d’énergie dès lors qu’il y a des calculs de rendu importants. Aujourd’hui, si je fais une grosse production et que j’ai besoin de calcul, j’ai deux solutions : AWS (Amazon Web Service) ou Alphabet (Google). Au-delà des questions géopolitiques, ces fermes de processeurs ont un impact énorme de par leur consommation d’énergie. Une solution comme celle que propose la société française Qarnot Computing, permettant de recycler la chaleur dégagée par le calcul pour le chauffage domestique, ne pourrait-elle pas être déployée à grande échelle ? Au moment où plusieurs centaines de milliards d’euros sont investis dans l’économie européenne, n’est-ce pas le moment de remettre la main sur notre puissance de calcul ?
Une autre question vitale est celle de la sobriété. Est-ce qu’on a absolument besoin de racheter un super ordinateur ou est-ce qu’on ne peut pas réutiliser celui du dernier projet ? A-t-on toujours besoin de tout surdimensionner ?
Avec quels partenaires agissez-vous ?
Pour les formations concernant le tournage, nous travaillons avec Secoya [ndlr : société de conseil en écoresponsabilité pour le secteur audiovisuel, fondé en 2018]. Aussi un certain nombre d’initiatives se sont montées : La Ressourcerie du Cinéma s’est créée autour de la question de la réutilisation des décors en les sauvant de la déchetterie. Benoît Magne a créé Fin de déchets qui traite très spécifiquement la question des déchets sur les tournages. No Gravity Films a inventé un procédé pour faire des vues aériennes en ULM en lieu et place des hélicos et il est capable de porter de grosses caméras comme des Alexa sur têtes gyro-stabilisées. Cette société de production travaille de plus en plus avec l’émission Des racines et des ailes et fait baisser drastiquement la consommation d’essence par saison, passant de 12 000 litres d’essence à 600 ou 700 litres [ndlr : consommations d’un ULM = 12 l/h, d’un hélicoptère = 200 l/h, selon No Gravity]. Aussi, des techniciennes de plateau ont mis en place un éco-syndicat, Printemps Écologique, qui appelle à travers une pétition, à la mise en place d’un bilan carbone pour toutes les productions audiovisuelles et cinéma. Parmi ces acteurs, il y a le CNC bien sûr mais aussi Ecoprod, un collectif avec des acteurs institutionnels très puissants. D’ailleurs, nous avons signé leur charte qui est un engagement à tout faire pour réduire l’impact écologique du tournage. Ecoprod, qui est un gros acteur du secteur, et le MediaClub’Green, qui est une association plus petite et plus légère, se complètent bien et nous travaillons de plus en plus étroitement.
Quelles solutions ont déjà été expérimentées par Lucien TV ?
En 2021 avec Lucien TV, j’ai tourné sur les cinq continents sans acheter un seul billet d’avion. Tous les opérateurs étaient des locaux. Le matériel a été loué localement. Le réalisateur donnait des instructions à distance. C’est un gros travail en amont pour embaucher les bonnes personnes sur place, mais au final ce sont aussi des économies. Deuxième exemple, pour le film Pas si douce, montrant la pollution micro-plastique dans l’eau de source. Nous avons trouvé un chef op capable de suivre une équipe scientifique dans l’ascension du Mont-Blanc à pied. Les plans aériens ont été réalisés par les ULM de No Gravity. Aucun hélicoptère n’a été utilisé.
Comment convaincre les productions à s’imposer ces contraintes supplémentaires ?
Le CNC vient d’annoncer qu’il y aura des contraintes et cela va beaucoup nous aider [ndlr : Plan Action, pour une politique publique de transition écologique du cinéma, de l’audiovisuel et de l’image animée, publié le 30 juin 2021]. En 2024, les aides du CNC seront conditionnées au respect de certaines obligations. L’année 2022 sera utilisée pour sensibiliser la filière et la doter de nouveaux outils. En 2023, seront définies des nouvelles normes et, en 2024, les contraintes seront appliquées. De la même manière qu’il y a une obligation pour les producteurs de se former aux violences sexistes, il faudra passer par une obligation de les former aux enjeux écologiques. Finalement, aujourd’hui je n’ai plus besoin de convaincre, puisque les gens seront contraints au changement. La question devient : comment s’emparer des outils qui existent ?
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Article paru pour la première fois dans Mediakwest #43, p. 106-108.
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