The Yard part à l’assaut de Montpellier
Une nouvelle étape pour le studio fondé en 2014 par Laurens Ehrmann, superviseur VFX et lauréat du Genie Award 2020. Devenu une référence dans le monde des effets spéciaux pour le cinéma, les séries télé et les plates-formes, le studio de Vanves est en croissance exponentielle. Sa centaine d’artistes est reconnue pour ses compétences dans les VFX numériques (lire plus loin), de quoi lui ouvrir les portes de projets majeurs, comme The Gray Man ou The Rings of Power, série inspirée du Seigneur des anneaux. « On a multiplié nos effectifs et notre chiffre d’affaires par dix », s’étonne Laurens Ehrmann. « On peut désormais refuser des projets. On choisit ceux qui sont en adéquation avec notre culture. »
Partenaire d’ArtFX
La demande continuant de s’intensifier, la société amorce un virage : la création d’antennes en province. Pour commencer, elle a donc posé cet été ses valises à Montpellier. Une stratégie soutenue par l’État : le projet fait partie des lauréats de l’appel France 2030. « Cela offre une dimension économique, mais ce n’est pas le plus important. Tout à coup, cela fait office d’accélérateur. France 2030 a poussé les gens à se rapprocher, discuter, ce que l’on n’avait pas le temps de faire. »
Montpellier n’est pas un hasard : le studio a noué des liens avec l’école montpelliéraine ArtFX, membre du Top 10 mondial dans l’animation 3D et les effets spéciaux. « Notre rapprochement, fruit d’une rencontre humaine, est assez inédit », commente Laurens Ehrmann. Le partenariat débouche sur des formations, masters class, accueil de stagiaires. « On travaille ensemble pour améliorer la formation. À partir du moment où l’on partage les mêmes valeurs, la même culture, on trouve des synergies pour se développer ensemble. » Cette connexion est stratégique, en vue de recruter de jeunes diplômés. « Aujourd’hui, c’est aux entreprises d’aller vers les talents. Les jeunes formés chez ArtFX nous intéressent comme professionnels. » Cela paye : l’an passé, sur la promo de 80 étudiants, une dizaine ont rejoint Vanves !

Retenir les artistes
Cette implantation est donc un « effet d’opportunité ». Car au-delà de l’école, The Yard compte s’appuyer sur l’écosystème de la capitale languedocienne, très portée sur les ICC. « Le choix de Montpellier ne se résume pas à ArtFX. On sent l’appui de la Métropole, des équipes de la région, d’Occitanie films. Ils sont derrière nous, nous accompagnent pour atterrir sur Montpellier. » D’ailleurs, le studio identifie d’autres écoles du territoire.
« ArtFX est notre partenaire, mais nous n’avons pas d’exclusivité réciproque. Nous serions ravis d’accueillir des étudiants de l’ESMA et d’autres établissements. » Et ainsi inciter plus de talents à rester en France ! « Notre pays est pourvoyeur de professionnels, mais on a du mal à les conserver. Beaucoup quittent le territoire pour travailler dans des sociétés internationales, par exemple à Montréal. »
The Yard souhaite donc contribuer à changer la donne. « Notre défi, c’est de parvenir à retenir de bons artistes. Et de devenir attractif pour que des talents aient envie de revenir en France. » Cela passe par la qualité des projets proposés.
Justement, The Yard s’associe également à Pics Studios, le futur méga-complexe de tournage proche de Montpellier. Car celui-ci cible également les blockbusters. « On pourra proposer une solution globale, une synergie entre tournage et VFX en un même lieu. » Un bureau sera donc installé sur place, pour aller à la rencontre des producteurs, réalisateurs… au moment de la préprod, la préparation et le tournage. « On pourra ensuite assurer la postpropd sur Montpellier et Paris. Cela offre une flexibilité, au plus proche de nos clients. »

Pas de projet dédié
Opérationnelle depuis l’été, la base montpelliéraine démarre avec quelques artistes. « Cela peut évoluer très rapidement », assure Laurens Ehrmann. « On s’installe de manière pérenne. La suite de l’aventure dépendra des recrutements. » D’ici la fin de l’année, il cible vingt personnes, puis quarante à l’été prochain. La particularité, c’est qu’il n’y aura pas de films ou séries dédiés à Montpellier. L’équipe viendra en renfort du siège. « Les artistes de Montpellier travailleront sur les mêmes projets, les mêmes process que ceux de Paris. Il faut voir cette antenne comme un coworking entre artistes ! »
Pour y maintenir une « approche humaine » et un esprit d’entreprise, Laurens Ehrmann est très attentif à l’inclusion des recrues. « Des séniors, responsables de département et top managers, vont venir régulièrement à Montpellier. On veut garder l’humain au centre. Se rencontrer, organiser des “events”. Après le Covid, bon nombre de professionnels ont besoin de se retrouver pour partager leur passion. »
L’architecture technique est donc ajustée à cette dimension collective Paris-Montpellier. « L’objectif est d’avoir les mêmes projets, la même façon de travailler », indique Alexis Oblet, CTO de The Yard. « Nous n’allons donc pas dupliquer les infrastructures, pour des raisons évidentes de maintenance et sécurité. »
La solution choisie est donc le PCoIP de Teradici. Un système de remote desktop par le biais de petits boîtiers récepteurs de vidéos, faisant office de postes de travail. Ils sont connectés à des serveurs relais, eux-mêmes rattachés à Paris avec liens sécurisés et fibre spécialisée, dans le respect des normes MPAA est TPN. « L’avantage d’une infrastructure unique, c’est que nous avons les mêmes serveurs de stockage, les même applicatifs, les mêmes outils de gestion de sécurité (firewall, VPN…). Toute la science de l’information, la gestion des protocoles, les échanges avec l’extérieur sont gérés depuis Paris. » De quoi minimiser les risques en évitant d’ouvrir plusieurs vecteurs à plusieurs endroits. Le tout, sans rogner sur les performances, grâce à une faible latence entre les deux sites.
Des serveurs backup permettent également d’avoir plusieurs points de synchronisation. Les techniciens n’excluent pas d’installer des machines de rendu à Montpellier, pour étendre la puissance de calcul. « Elle est agnostique à la géographie. Théoriquement, on peut y avoir accès de n’importe où. Mais ce sera une façon de développer le site. »

Liens avec les éditeurs
Via ces ordinateurs déportés, les artistes VFX ont accès aux logiciels utilisés à Paris : Nuke, Maya… dotés d’une « surcouche logicielle » améliorant la productivité et le rendu image. Une approche qui s’inscrit dans la logique d’un travail collectif. « Le pipeline sera absolument commun entre Montpellier et Paris. »
Face à la complexité croissante des projets, l’enjeu principal, c’est « le scale ». Il a fallu tout remettre à plat pour s’adapter aux exigences des clients. « Vu qu’on se perfectionne dans certains départements, on pousse pour le développement de nouveaux outils, comme des logiciels de gestions de flux. » Pour y parvenir, The Yard a tissé des liens avec des éditeurs informatiques. Ainsi, le studio est partenaire d’Isotropix, entreprise montpelliéraine développant Clarisse, logiciel haut de gamme d’infographie (set-dressing, look development, lighting, rendu…). Pour le stockage, l’équipe a choisi la solution RozoFS de Rozo Systems, éditeur nantais appartenant au groupe Hammerspace. « RozoFS est spécialisé dans la quantité et l’ultra-performance », souligne Alexis Oblet. « Dans un métier de création numérique, c’est un sujet critique, au cœur de notre activité. » C’est un choix de privilégier les acteurs locaux. « On a une certaine fierté de travailler avec des logiciels français. Les produits sont performants, mais la proximité permet aussi d’être en lien avec des interlocuteurs qui nous comprennent. »

Les outils du futur
The Yard anticipe également l’avenir. Pour asseoir son leadership dans les effets spéciaux numériques, il faut avoir un coup d’avance. Des connexions ont donc été établies avec les laboratoires scientifiques. « La France compte de grands talents dans la recherche académique et industrielle », confirme Alexis Oblet. « On réfléchit à une stratégie pour collaborer, rapprocher les labos et l’industrie. Trouver de meilleures façons d’interagir, comme des espaces partagés… L’intérêt, c’est de tenter d’implémenter des innovations issues de la recherche. » Le studio s’appuie par exemple sur l’Inria Rennes, spécialisé dans l’expérimentation numérique et le LIRMM Montpellier, dédié à la recherche informatique. « On veut être force de proposition pour la recherche. Cela nous permet, au fur et à mesure, d’enrichir notre besace logicielle. »
Une stratégie indispensable, à l’heure où les majors arrivent en France. « Cela va peut-être créer quelques différences », juge Laurens Ehrmann. « En ayant de beaux projets, ils vont attirer beaucoup d’artistes. Il y aura peut-être une guerre des talents. » À ses yeux, la clé sera « la qualité des projets » et « la culture d’entreprise ».
Pionniers d’un élan collectif
C’est pour cela que The Yard imagine des antennes à taille humaine pour apporter des projets premium au plus près, tout en conservant un esprit convivial. Pionnier dans cette démarche, le studio compte bénéficier d’un effet d’attraction. « Jusque-là, il y avait à Montpellier des entreprises dédiées aux VFX dans la publicité, les clips, les cinématiques de jeu vidéo… Nous, on vient avec des productions internationales de type Indiana Jones 5 ou John Wick 4. » Mais il est conscient qu’il ne sera sans doute pas le seul à rejoindre Montpellier. « Certains ont une envie pressante, d’autres ont une réflexion plus lointaine », note Laurens Ehrmann. « Mais la venue d’autres studios est très positive : elle met encore plus en lumière le territoire de Montpellier. » De quoi séduire encore plus, selon lui, les professionnels. « Pour la plupart, ce sont des intermittents. Si l’offre est vaste, ils pourront alors tourner au sein des sociétés. Cette expérience pourra nous bénéficier à terme. »
Il imagine également des « collaborations entre studios sur des projets plus importants ». Bref, un « cercle vertueux » se dessine : fidéliser les intermittents, faire grandir les ICC sur la Métropole et sa région… « Tout ne se fera pas grâce à nous, mais on compte y contribuer avec l’écosystème de Montpellier. » Et ainsi attirer des projets prestigieux pour séduire plus d’artistes, et ainsi de suite… « L’approche est assez commune avec Pics Studios. Ils veulent inscrire Montpellier et la France dans la carte mondiale des tournages. On veut en faire de même dans la carte des effets spéciaux. L’un peut se nourrir de l’autre. »
Montpellier n’est qu’un début. Laurens Ehrmann envisage déjà d’autres antennes à proximité des « poches de talent ». « Montpellier, c’était une évidence. Par la suite, on pourrait s’installer à Rennes, Angoulême, Lille… On veut montrer que tout ne se passe pas forcément sur Paris. »
Mais la suite dépendra du succès du projet de Montpellier. « Notre croissance est déjà folle. On souhaite tous que Montpellier explose. C’est possible, il y a tout pour ! »

Un expert des grosses productions
Depuis neuf ans, The Yard n’a eu de cesse de collaborer avec des projets toujours plus importants. Il faut dire que le studio est reconnu pour son travail de compositing, DMP (digital mappe painting), environnement numérique… Leur rendu des explosions, feux et des fumées est ainsi très apprécié. Les références sont nombreuses : des grandes productions américaines comme Le Mans 66, Nomadland, The Gray Man, John Wick 4, Indiana Jones 5… Mais aussi des séries et productions de plates-formes : Enola Holmes 2, WandaVision, The Rings of Power, All the light we cannot see… Et des films français ambitieux : Second tour d’Albert Dupontel, Tirailleurs de Mathieu Vadepied, Les Indésirables de Ladj Ly… La référence, c’est sans doute la reconstitution de l’incendie du film Notre-Dame brûle (Jean-Jacques Annaud)… Un travail salué par le César des meilleurs VFX.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #53, p. 82-86
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