Vous allez fêter vos trente ans l’an prochain, pourriez-vous nous en dire davantage sur la genèse de O’Bahamas…
La société O’Bahamas a été fondée par Philippe Tutin qui a ouvert un studio, puis un deuxième… Aujourd’hui, nous en comptons sept répartis sur deux sites en région parisienne, à Levallois-Perret. Le site de la rue Danton, près de Louise Michel, est dédié au doublage et à la formation des comédiens. Et ici, au 52 rue Deguingand, nous accueillons un pôle davantage axé sur la publicité, le Web…
Nous avons, par ailleurs, développé une maison d’édition musicale, Little Daughter pour renforcer notre offre afin de proposer du « tout compris », du début à la fin. Cette société, créée en plein Covid, a un an et demi d’existence et a trouvé rapidement sa clientèle. Nous avons également enrichi nos activités avec O’Bahamas Formation qui, elle aussi, fonctionne bien.
Je dirais que la force de O’Bahamas réside dans la qualité de notre travail accompli toutes ces années. Mon rôle est de faire en sorte que la société reste à son niveau, tout en prenant en compte le développement de l’équipe, veiller à avoir les bonnes ressources pour les bons projets, faire en sorte que ça « matche » entre nos clients de tous les âges, trente ans d’existence obligent. Il a vraiment fallu nous adapter. Nous sentons un renouveau, il est très positif et fort encourageant de mettre de l’énergie dans cette société et de voir que ça avance.

Vous avez évoqué la pub, le Web, autrement dit des programmes courts. Est-ce à dire que vous ne vous intéressez pas à la fiction ?
Nous ne sommes pas encore sur la fiction. Nous avons récemment investi dans un nouvel auditorium avec console, Avid ProTools S6. A priori, nous développerons sans doute ce marché, mais pas en 2022. Cette année, nous allons surtout essayer de nous stabiliser dans les domaines que nous connaissons parfaitement. Mais en 2023, nous projetons de développer ce département fiction qui manque à notre activité. Nous ne faisons pas non plus de longs-métrages, nous n’avons pas vocation à aller sur ce terrain. Nous n’avons pas ce savoir-faire qui ne s’acquiert pas en claquant des doigts. En revanche, avec mon équipe, je sais que nous pouvons traiter de la fiction et le faire bien.
D’autant qu’avec les plates-formes, les opportunités se multiplient…
Absolument ! Ça ne s’arrête jamais en termes de production, même sur les pôles tournage, on sait que les plateaux sont pleins, que c’est compliqué de louer du matériel, qu’il y a eu quelques embouteillages. Et puis la crise du Covid a fait qu’on a moins produit. Sortis de là, beaucoup reste à faire, c’est pourquoi cela nous semble la bonne direction à prendre, maintenant que tous nos autres départements sont là, bien installés, qu’ils sont stables. C’est ça l’avenir, le secteur que nous aimerions déployer.
Comment définiriez-vous votre culture d’entreprise de sa création à ce jour ?
L’enjeu n’est pas de rajeunir O’Bahamas, mais de suivre l’air du temps, si je puis dire. Une société âgée de trente ans peut souffrir d’une image un peu vieillotte. La culture de notre entreprise consiste vraiment à accompagner la jeunesse, la former, tout en conservant nos piliers que sont nos associés David Cailleaux, Christophe Gadonna et Marine Pigeon, lesquels nous accompagnent au quotidien depuis un bon moment maintenant.
La jeunesse, la ressentez-vous aussi côté clientèle ?
Absolument, nos clients sont de plus en plus jeunes. Avec Aina Randriana, ici présente, nous avons beaucoup développé notre clientèle. Nous comptions des clients fidèles, mais peu. En 2019, nous avons perdu un client important qui aurait pu menacer le destin de la société. C’est à ce moment-là que j’ai pris la direction de la société. Le vrai enjeu a consisté à continuer à vivre sans licencier et remonter la pente. Avec Aina, nous nous sommes repositionnées dans le monde de la pub. Nous avons été amenées à rencontrer des interlocuteurs de notre âge, de notre génération. Il nous a fallu recruter de nouveaux ingénieurs du son qui ont complété nos ingénieurs historiques. Nos clients Chanel ou Guerlain ne travaillent qu’avec David Cailleaux, c’est ainsi. David a un vrai savoir-faire, il est garant de la formation de nos plus jeunes ingénieurs du son.
Qu’est-ce qui vous différencie de la concurrence ?
Je dirais l’humain. Nous sommes vraiment attentifs aux membres de notre équipe, à nos clients et à la qualité de notre travail. On n’exerce pas trente ans dans l’audiovisuel sans fournir un travail qualitatif. Quand ils viennent nous voir, nos clients savent que nous allons prendre leur projet en charge, le travail devient commun. Nous sommes attentifs à rendre un travail de qualité qui plaise au client. Réactivité, qualité et fidélité nous différencient. À cela, s’ajoutent nos studios, le bien-être qu’on y ressent. Nous accordons beaucoup d’importance à ce que notre matériel fonctionne bien, soit bien entretenu. Chaque ingénieur du son est investi dans ce qu’on appelle sa « chambre », chacun est garant de la bonne gestion du matériel. Et moi, je suis garante que tout fonctionne tout le temps, ce qui est plutôt le cas.
Comment se décomposent vos studios, quels sont leurs spécificités ?
Comme je le disais, ils sont au nombre de sept. Trois sont situés rue Danton, deux sont des cabines fermées très spacieuses parce que nous avons conscience que les comédiens qui font du doublage y passent des journées entières. Ici, au 52, nous avons un outil dédié au son design, à la composition musicale. Nous disposons en bas d’un studio, véritable cabine fermée vraiment polyvalente, dans laquelle nous faisons de la pub. En vérité, tous nos studios sont polyvalents, le tout est ensuite une question d’espace. Dans l’audi bleu, nous faisons de la pub et du mixage cinéma ; dans l’audi black nous avons installé la console S6 qui, à terme, servira sans doute à de la fiction.

Outre la S6, vous êtes partout équipés en Pro Tools ?
Oui, j’ai des Icon D-Command 24 dans les autres studios. Les consoles, on s’en sert vraiment, elles ne sont pas là pour faire joli, on ne mixe pas à la souris ! C’est une qualité de travail que Philippe a de tout temps fourni et dont je suis aujourd’hui la garante.
Vous parliez de pub, de digital, de Web, de quel genre de production s’agit-il ?
On va avoir aussi bien des institutionnels, mais ça va être de la pub pour la TV et le Web. Ce sont nos annonceurs qui décident de décliner leur spot télé pour le Web ou inversement, sur des formats plus courts ou plus longs justement. Nous les accompagnons. Nous avons aussi développé le livre audio qui a pris un bel essor grâce au Covid. Nous travaillons avec Lunii, La Fabrique à Histoires, nous leur sommes très reconnaissants de nous faire confiance. Nous travaillons vraiment beaucoup pour eux. Le livre audio constitue une belle partie de notre activité. Les ingénieurs du son sont ravis d’œuvrer sur ces livres, de partir d’une page blanche. L’auteur joue, bien entendu, un rôle incroyable, mais le casting est essentiel, il faut des comédiens capables de moduler leur voix. Le travail de mes ingénieurs se focalise sur le sound design, la composition musicale. Il leur faut se projeter dans un univers bien particulier, se dire : « Imagine que tu as une cour d’enfants qui écoute ton travail et redevient un enfant le temps de cette production ». Ils y prennent vraiment du plaisir. Nous travaillons aussi pour Tonies, une boîte allemande qui se développe en Europe depuis deux ans. Ce produit est différent, mais il s’agit toujours de contes audio, lesquels permettent à mes ingénieurs du son de développer leur créativité, de donner libre cours à leur imagination. Il y a tout à faire !
Comment s’appelle votre société d’édition ?
Little Daughter. L’idée était présente dans nos esprits parce que nous devions chercher la musique de stock qui n’était pas forcément très qualitative, pas très bien produite pour certains projets. Tout naturellement, nous avons donc pensé que le moment était venu de proposer de la musique. Je me suis entourée de plusieurs compositeurs, pas en grand nombre parce que je suis assez fidèle dans mes relations. J’ai le bon compositeur pour le bon type de musique, et ça fonctionne bien. La chance de Little Daughter a été de pouvoir collaborer avec les clients de O’Bahamas. Aujourd’hui, nous comptons pour clients des sociétés comme Quad Stories ou Les Improductibles qui nous font vraiment confiance, nous apprécient. Elles participent vraiment à notre développement. Nous leur en sommes très reconnaissants.
Votre catalogue est-il à la disposition de tous ?
Oui, via Sound Cloud, tout le monde peut tout écouter. Mais nous répondons aussi aux demandes spécifiques qui arrivent en cours de production. Nous procédons à une recherche vocale sur mesure. L’autre sujet est la composition, nous composons en VST, mais pouvons être amenés à réaliser des versions orchestrales. Ce n’est pas encore arrivé, mais j’ai hâte d’aller en studio !
J’ai le sentiment que toute la partie en amont de votre activité, le conseil, revêt autant d’importance que la partie postproduction ?
Absolument, nous sommes là pour accompagner le client, le guider dans les bons choix. Bien entendu, comme tout le monde, nous sommes contraints à des budgets. Néanmoins, nos ingénieurs du son ne sont pas informés des budgets, ce qui leur permet de fournir du très bon travail quoi qu’il arrive. Notre rôle est de monter la bonne équipe pour le bon projet. Ce qui nous plaît dans notre activité, ce sont vraiment les challenges. Quasiment tous les jours nous avons un nouveau challenge à relever, c’est vraiment très bon pour l’énergie d’une société ! Et puis nous sommes très soudés, tout le monde va s’y intéresser, essayer de trouver une solution, c’est hyper galvanisant !
J’imagine que vous êtes régulièrement sollicités par les voix, les comédiens ?
Assurément ! Nous travaillons avec l’agence voix O.djo que dirige Shany Berreby. Elle et moi sommes de la même génération. Shany met beaucoup d’énergie dans son travail, elle est vraiment ma meilleure partenaire ! Elle va vraiment se creuser la tête, toujours faire le nécessaire pour trouver le bon comédien, la bonne voix. Il est précieux d’avoir des comédiens qu’on développe. C’est ainsi que toutes ces sociétés se renvoient du travail. Grâce à O’Bahamas Formation, nous sommes ravis de découvrir des talents, de les accompagner à faire de l’enregistrement d’une bande démo professionnelle et ensuite de les mettre en agence, chez O.djo, puis de les faire travailler en pub, en doublage, en conte audio. Les trois sociétés œuvrent véritablement en cercle vertueux.
Quand avez-vous lancé la partie formation ?
O’Bahamas Formation est arrivée post-Covid. L’enjeu a été de devenir un organisme de formation, de montrer patte blanche, une rigueur vraiment élevée. Aina a mis beaucoup d’énergie dans ce projet, c’est vraiment grâce à elle que O’Bahamas Formation a vu le jour. Aujourd’hui, nous assurons chaque mois quelque deux formations que nous voulons qualitatives. Elles s’adressent à toutes les personnes faisant du théâtre ou de la voix, ayant déjà fait du doublage ou de la voix-off et ayant à cœur d’apprendre les techniques de doublage, à positionner leur voix, etc.
Quelles tendances percevez-vous sur les voix, votre métier ?
Je constate que les voix de doublage sont de plus en plus demandées en publicité, c’est un peu notre chance ! Il y a une demande pour sortir de la voix pub classique qu’on a entendue et réentendue. De nouveaux talents émergent. Ne serait-ce qu’hier, Laurent Blanche qui a suivi une formation chez nous, a été pris sur un spot radio Samsung. Je pense typiquement qu’il a vraiment sa place en studio, ce qui est plutôt agréable pour nous. Des portes s’ouvrent à des comédiens qui en ont bien besoin.
Durant la crise sanitaire, avez-vous dû mettre en place des solutions distantes, de remote production par exemple ?
En doublage, nous avons refusé de nous adapter à la direction de plateau à distance. Nous avons agi autrement, acheté du plexiglass, créé dans tous nos studios des box pour protéger les personnes. En ce qui concerne la pub, et nous en sommes les premiers désolés, nous avons mis des solutions à distance, lesquelles persistent malheureusement aujourd’hui encore. J’ai quatre studios, autant de séances, et peu de clients dans mes studios. Tout le monde est à distance. C’est dur pour nous, surtout pour mes ingénieurs, on manque de contact direct avec nos clients, de relationnel. On les voit de moins en moins alors que nous prenons grand soin de nos locaux et des studios, que nous sommes les premiers ravis d’accueillir du monde pour échanger, être dans la vraie vie quoi !

En termes d’équipe, combien de personnes êtes-vous ? Les ingénieurs sont-ils maison ? Quelle est la répartition des freelance ?
Quand, il y a trois ans, j’ai pris la direction de O’Bahamas, nous étions sept, aujourd’hui nous sommes treize et mes ingénieurs sont tous en CDI. C’est une vraie volonté qui permet le suivi de projet, le suivi de client. Quand l’équipe ingénieurs-client fonctionne très bien, on ne change pas l’équipe qui gagne. Si ce n’est pas le cas, on peut plus facilement agir. D’ailleurs, tout le reste de mon équipe est également en CDI. J’ai deux jeunes en alternance que nous accompagnons, formons, à qui nous transmettons une rigueur de travail, une façon de s’organiser avec des objectifs. C’est très bien. La société se développe post-Covid. Elle a grandi à l’heure où il était compliqué de la développer, nous en sommes vraiment très contents. Et puis, et cela me tient à cœur, nous sommes une société de femmes. Je trouve que l’audiovisuel est beaucoup axé sur les hommes, c’est un monde d’hommes. Ici, nous sommes cinq filles et c’est génial, ça se passe bien, nous amenons notre sensibilité. Concernant notamment Marine Pigeon, sound designeuse chez nous, les clients nous disent sentir la passion dans son travail. Pour moi, c’est juste la meilleure récompense. Et puis, il y a Aina qui est mon bras droit, avec moi dans le quotidien. C’est une belle société qui se féminise et j’en suis ravie !
Nous avons parlé du studio que vous mettez en place. Quels sont vos autres futurs, comment voyez-vous les mois et années à venir ?
Stratégiquement, j’ai conscience que rien n’est acquis, j’aimerais vraiment fidéliser mes nouveaux clients, les nouvelles productions, nouvelles agences, c’est mon objectif. Je n’ai pas vocation à me surdévelopper ; nous sommes avant tout une société familiale. Outre m’atteler à la fiction en 2023, je vise à stabiliser notre activité, être sûre de rester dans le dur. Je ne veux plus affronter que ce j’ai vécu en 2019. Si une situation similaire devait se reproduire, je veux m’assurer de détenir les ressources nécessaires pour gérer la situation, stabiliser la société.
Concernant la partie technique, vous reposez-vous sur un vendeur en particulier, un distributeur ?
Pour la S6, nous avons fait appel à CTM Solutions. Leurs équipes ont été géniales, nous ont vraiment accompagnés de A à Z. Tout s’est très bien passé, surtout qu’il a fallu mettre le nez dans trente ans de câblage à l’ancienne… Au quotidien, ce sont nos ingénieurs son qui gèrent la technique, qui font qu’un problème ne reste jamais dans une situation difficile très longtemps. On trouve, on cherche et on agit en interne.
Avez-vous un directeur technique ?
Non, chacun et tous ensemble jouons ce rôle. Si Christophe Gadonna a un souci dans le studio, il va essayer de le régler, il va échanger avec David Cailleaux et Marine Pigeon. Trois cerveaux valent mieux qu’un ! En règle générale, chacun apprend de l’autre. La chambre est à tous, tous ont besoin que cela fonctionne. Nous réglons ainsi tous nos problèmes, c’est le principe même d’une équipe en CDI soudée. S’il faut aller faire une course, acheter un câble rapidement, on y va.
En termes de technique, travaillez-vous sur un stockage centralisé ou êtes-vous chacun relié à un Nexis ?
Nous sommes à la recherche d’une solution pour centraliser tout ce qui est back-up. Actuellement, je trouve que, sur ce point, nous œuvrons un peu à l’ancienne avec des disques durs, des disques clones. Pas plus tard que la semaine dernière, j’ai moi-même scratché un disque dur. J’ai réalisé que ce qui venait de se passer était dramatique. J’ai décidé qu’à la rentrée il nous fallait trouver une solution de stockage qui ne soit pas forcément matérielle.
Quel chiffre d’affaires réalisez-vous ?
Nous allons parvenir à notre meilleur chiffre d’affaires depuis des années. L’année dernière, nous avons réalisé 1,4 million, cette année l’objectif est de 1,5 million. Je pense qu’on va l’atteindre, voire le dépasser. C’est bien, ça nous aide à nous développer, surtout lorsqu’on doit investir. Nous aimerions acheter une deuxième console S6, continuer à accroître notre qualité matérielle. Émotionnellement, psychologiquement, pour mes ingénieurs, cette console s’avère un nouveau joujou qui les rebooste, les remotive. C’est bien.
Faites-vous aussi de la pub pour la radio ?
C’est vrai qu’on n’en parle pas, mais oui, nous faisons des spots radios, des podcasts. Notre force réside dans ce large éventail de prestations : contes audio, podcasts, pub radio ou pour le cinéma, etc. Avec le Covid, le chiffre d’affaires de cette dernière activité a concrètement baissé, un vrai manque à gagner, et les annonceurs pour le moment n’ont pas encore envie de communiquer à nouveau au cinéma. Je crois qu’en trois ans de gestion, j’ai connu les pires crises. C’était dur, c’est dur, mais c’est comme ça. Et je suis avant tout très reconnaissante de travailler dans cette société, devenue la mienne. J’ai bien conscience que sans mon équipe O’Bahamas ne serait pas la société dont je suis la jeune directrice. Nous évoluons dans une belle atmosphère, les personnes à l’extérieur le ressentent, elles nous le disent. C’est notre meilleure récompense. Je suis ravie de venir travailler tous les matins et ceci n’a pas de prix.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #47, p. 94-97