Les technologies de l’information (IT/IP) transforment en profondeur l’industrie en faisant émerger de nouvelles possibilités de production hybride sur site, en data center ou dans le cloud. Dans ce contexte d’innovations disruptives, l’orchestration devient le socle applicatif essentiel pour gérer le partage de ressources au sein d’un écosystème de plus en plus convergent et dynamique. Paradoxalement, la portée réelle de l’orchestration reste à vulgariser, tant son usage s’est galvaudé au fil des ans.
Cette problématique n’est pas nouvelle puisque dès 2017, l’Open Networking Foundation (ONF) notait que « l’orchestration était souvent mal comprise en raison de son sens implicite et des différentes interprétations qu’en font les divers milieux professionnels. Le terme est largement utilisé, mais n’est pas toujours précisément défini, ce qui entraîne de fréquentes confusions ».
Face à cette ambiguïté persistante, il est important d’explorer les différentes dimensions de l’orchestration. Mais de quelle orchestration parlons-nous exactement ? Comment l’imaginer demain ? Ce quatuor d’articles s’affranchit des contraintes économiques immédiates pour proposer une réflexion libre et prospective. Explorons ensemble le champ des possibles pour inspirer de futurs échanges et éclairer les choix à venir.
Enjeux et transformation multisectoriels
L’orchestration catalyse la transformation numérique à l’échelle multisectorielle, en particulier dans les secteurs des télécommunications et de l’IT. Elle est le fer de lance de l’industrie intelligente en offrant une base technologique pour les futures applications d’intelligence artificielle agentique (Agentic AI). En tant qu’accélérateur d’efficacité, elle permet aux entreprises de lancer de nouveaux services adaptés aux variations du marché.
Selon les prévisions du rapport 2024 de Gartner® : « D’ici 2027, 90 % des organisations qui utilisent actuellement l’automatisation de tâches de travail adopteront des plates-formes d’orchestration et d’automatisation de services [SOAP : Service Orchestration and Automation Platforms]. »
À titre d’exemple, l’opérateur télécom Orange a récemment retenu la solution d’orchestration d’Ericsson pour automatiser la création de services 5G privés. Comme le souligne Raul Jimenez Gomez, responsable du déploiement de solutions d’orchestration chez Ericsson : « La solution permettra de déployer les nouveaux services 5G standalone (5G SA) en un temps record : quelques jours au lieu de plusieurs semaines de planification. »
Dans cette dynamique, l’industrie télécom adopte des infrastructures et des protocoles de communication ouverts pour faciliter les intégrations technologiques. Les projets portés par la Fondation Linux, tels que Sylva et APIs Camara, illustrent parfaitement cette tendance.
L’industrie du broadcast n’est pas en reste. Elle se transforme dans un marché en tension, rythmé par la course à l’audience et à la monétisation des contenus. L’adage « produire plus avec moins » suggère l’adoption de nouveaux paradigmes :
- Optimisation des ressources composites en vue de maximiser les investissements ;
- Convergence des réseaux LAN-WAN (5G, SRT, NDI, ST 2110…) visant à fluidifier les échanges ;
- Responsabilité sociétale des entreprises (RSE) pour minimiser l’empreinte carbone des opérations.
L’intégration des technologies IT/IP contribue à moderniser les infrastructures de production télévisuelle. Bien que le concept d’orchestration soit pertinent pour ces transformations, sa mise en œuvre reste peu documentée et est surtout abordée sous le prisme des fournisseurs de solutions. Ces nouveaux modèles exigent une gestion intelligente des ressources organisationnelles : c’est précisément le rôle conjoint de l’automatisation et de l’orchestration.
Automatisation et orchestration : une histoire de sémantique
Pour répondre aux défis de la production TV, il est essentiel de différencier deux notions souvent confondues mais complémentaires : l’automatisation et l’orchestration. Ces concepts, issus du monde IT, permettent de gérer la complexité croissante des infrastructures, des fonctions et des services média.
L’automatisation se concentre sur l’exécution des tâches spécifiques et répétitives. Elle diminue ainsi la charge de travail manuel, tout en réduisant les risques d’erreurs humaines. Dans le secteur broadcast, on retrouve plusieurs applications telles que l’automatisation de diffusion « Playout vidéo », les workflows de traitement de fichiers « media supply chain », ou encore les workflows de production actionnables par des fonctions de type salvo, macro, GPIO, tally, etc. Toutefois, l’automatisation seule présente des limites, notamment en termes de gestion des erreurs et de maintenabilité.
L’orchestration, en revanche, va au-delà de l’automatisation en coordonnant de manière cohérente et intelligente des tâches entre plusieurs systèmes et sous-systèmes. Elle permet une gestion centralisée des workflows complexes, offrant des capacités d’observabilité (monitoring), de résilience (self-healing) et de gestion des erreurs.
L’Académie française donne la définition originelle du terme :
« L’art ou manière de combiner, dans une composition musicale, les différentes parties instrumentales, en fonction de l’équilibre général de l’œuvre et selon la couleur et les effets recherchés. » [ndlr : Tout un programme !]
Dans un langage plus technique, l’Open Networking Foundation (ONF) définit l’orchestration comme étant « la sélection et l’utilisation continues des ressources pour satisfaire les demandes selon des critères d’optimisation. »

Les ressources sont ici les instruments d’un orchestre, qu’il faut harmoniser selon les besoins du métier et de la politique d’entreprise (sécurité, redondance, latence, etc.). L’orchestrateur est le chef d’orchestre chargé de l’exécution et de l’efficacité globale (figure 1).
L’ONF rappelle d’ailleurs que l’orchestration n’est pas un processus figé qu’on laisse de côté une fois paramétré (set and forget), mais une démarche dynamique qui doit s’adapter en permanence aux besoins métier. En substance, la complexité d’un réseau vidéo temps réel et la fragmentation des solutions d’orchestration du marché restent des défis majeurs pour les broadcasters. Une stratégie organisationnelle est indispensable pour qualifier le besoin opérationnel et l’efficacité économique recherchés.
Planification et gouvernance IT : composer le futur
La transition du SDI (Serial Digital Interface) vers le standard vidéo sur IP ST 2110 est une transformation sans précédent. Bien plus qu’un simple changement technologique, elle offre une opportunité de moderniser en profondeur à la fois les infrastructures et les pratiques de production TV. L’enjeu principal pour les broadcasters serait de faire abstraction de la complexité technologique afin de se concentrer pleinement sur l’opérationnel et le développement de contenus originaux.

Cette évolution marque le passage d’infrastructures cloisonnées (en silos) aux réseaux hybrides qui intègrent les spécificités du broadcast et de l’IT (Figure 2). On s’oriente vers une approche distribuée qui permet d’exploiter les ressources indépendamment de leur localisation physique et selon le principe du « anywhere, anytime » (cloud, data center, sur site…). Dans cette perspective, les modèles Media Infrastructure as Code (MIaC) et Software-Defined deviennent les piliers de cette révolution, en apportant agilité, flexibilité et sécurité.
L’orchestration émerge comme l’élément central pour abstraire la complexité du réseau et appliquer les règles métiers broadcast/IT. Il est essentiel de définir en amont les fonctions technologiques nécessaires à l’exécution de la vision stratégique, pour faciliter ensuite le choix d’une orchestration adéquate.
Lors du séminaire réseau NTS 2025 de l’EBU, Brad Gilmer de Gilmer and Associates Inc. soulignait l’importance d’adopter un état d’esprit axé sur l’IT, et notamment la nécessité de repenser la notion de ressources. Ce contexte de convergence nécessite une nouvelle stratégie de gouvernance pour exploiter pleinement les bénéfices de l’IT. Les organisations doivent définir leur modèle de capacités métier, ou « business capability model », afin de représenter la vision de l’entreprise et de planifier son exécution en conséquence. Cette démarche passe par la cartographie des processus, workflows et des besoins futurs, bien en amont du déploiement. Il est par ailleurs important de souligner qu’il faut se transformer en évitant de répliquer l’existant.

Parallèlement, la réussite de cette évolution repose aussi sur une collaboration étroite entre les équipes IT et broadcast pour spécifier les caractéristiques de l’orchestration. Cette synergie s’avère d’autant plus cruciale pour dissiper les appréhensions liées au réseau et faciliter l’acquisition d’une autonomie opérationnelle. Pour y parvenir, une démarche itérative est recommandée, afin de dessiner les contours d’une architecture alignée sur les besoins métier. La figure 3 suggère une liste de cadrage pour structurer les discussions.
Sur le plan technique, la production vidéo sur IP s’appuie sur un cadre ouvert où le standard ST 2110 et les spécifications NMOS de l’AMWA jouent un rôle central. La « boîte à outils » de l’IT dispose de diverses options offrant une large gamme de configurations architecturales. Certaines recommandations, telles que le mécanisme de redondance ST 2022-7 ou la topologie réseau Spine/leaf, ne sont pas impératives. Il est envisageable de combiner différents choix en utilisant une orchestration adaptée. L’objectif étant de créer une architecture assurant des performances stables à mesure que la plate-forme se développe, quelles que soient l’échelle ou la topologie du réseau.
Enfin, il est essentiel d’intégrer la maintenabilité de la plate-forme dès la phase de conception. Comment ? En établissant une procédure de maintenance coordonnée entre broadcast et IT, ainsi qu’un environnement dédié aux tests unitaires et de pré-production. Cette démarche favorise une meilleure gestion des différentes dimensions de l’orchestration. Certes, ce choix peut augmenter les coûts, mais il doit être évalué en fonction du projet. Dans tous les cas, la phase de planification doit définir clairement le périmètre fonctionnel et garantir une bonne appropriation des différentes composantes du processus.
Les constituants de l’orchestration : différents niveaux d’opération
Dans un contexte de production TV, l’orchestration est le processus global qui coordonne et automatise les ressources, les fonctions et les services média. Son but est d’assurer un fonctionnement efficace et cohérent de la chaîne de production. L’orchestrateur est quant à lui le composant clé qui est chargé d’exécuter ces activités. Il agit à différents niveaux et dans plusieurs domaines d’orchestration. Ses principales fonctions sont le contrôle, la surveillance et la configuration.
L’ONF rappelait « l’importance d’identifier les fonctions requises et leurs interconnexions avant de les regrouper ou de leur attribuer une étiquette. Il convient donc de privilégier une compréhension fonctionnelle complète plutôt qu’un cadrage limité à un produit ou à une marque ».

À défaut d’un cadre standardisé pour le broadcast, la figure 4 illustre une approche conceptuelle inspirée de diverses initiatives issues des télécoms. L’approche par blocs de construction consiste à concevoir des systèmes à partir de composants indépendants et réutilisables. Elle favorise la flexibilité, l’évolutivité et la maintenabilité, ce qui la rend particulièrement efficace dans des environnements technologiques complexes.
Toutefois, à mesure que les solutions du marché évoluent, ces différents blocs tendent à se confondre. Un dialogue continu avec les fournisseurs est donc indispensable pour comprendre leur philosophie.
Le contrôleur broadcast automatise les workflows de production à l’aide d’outils familiers tels que le routage XY, les salvos, les macros, les presets ou encore la gestion d’événements GPI et tally. Grâce à la programmation dite « no-code/low-code », les opérateurs peuvent concevoir aisément des scénarios de production sans nécessiter de compétences en développement logiciel.
Dès l’ère SDI, certains contrôleurs broadcast se présentaient déjà comme des « orchestrateurs ». Cette appellation soulignait leur capacité à gérer dynamiquement les liaisons (tielines) entre plusieurs grilles SDI et des unités de traitement audio/vidéo. L’intelligence de ces grilles était par ailleurs externalisée dans des bases de données centralisées.
Avec l’arrivée du standard ST 2110, ces contrôleurs broadcast se sont naturellement dotés d’un contrôleur NMOS pour gérer les équipements IP et interagir directement avec le réseau. Bien que cette approche soit aujourd’hui très répandue, elle révèle ses limites dans certains contextes d’exploitation complexes ou à grande échelle.
Paradoxalement, cette couche de contrôle conserve une forte adhérence opérationnelle en préservant une expérience utilisateur similaire au SDI. On observe cependant une tendance à réinventer les interfaces utilisateur grâce aux technologies Web HTML5. Ainsi, la création d’interfaces devient plus accessible et à portée de clics.
L’orchestrateur média se concentre sur les spécificités des flux audio, vidéo et données en temps réel, en adoptant une vision holistique des ressources, de la logique métier et du réseau. Il coordonne et supervise le déploiement des services média tout en garantissant l’interopérabilité des équipements.
Ses fonctions essentielles incluent la découverte d’équipements, le monitoring adapté aux opérateurs, la mise en œuvre des politiques de sécurité, le transport des flux, la gestion des services et des connexions, ainsi que la maintenance.
La gestion des ressources est un différentiateur clé. Elle permet l’allocation dynamique des capacités et l’optimisation du routage des flux média sur des réseaux toujours plus convergents. À cette fin, le planificateur (scheduler) intègre de nouvelles fonctionnalités capables d’anticiper les besoins actuels et futurs, indépendamment de la matérialisation physique des ressources. De cette façon, il est possible de moduler l’infrastructure de production en fonction des priorités éditoriales.
In fine, l’orchestrateur média peut être comparé à une tour de contrôle aérien, coordonnant le trafic à l’échelle d’un aéroport. Reste à définir la taille et l’ambition de cet aéroport. L’orchestrateur réseau planifie et supervise le déploiement des fonctions et services réseau, ainsi que l’orchestration des flux multicast. Il s’appuie généralement sur un contrôleur réseau pour appliquer les configurations requises aux commutateurs (switches), routeurs et pare-feux.
L’orchestrateur cloud se distingue par sa capacité à gérer dynamiquement les ressources IT du cloud, telles que les conteneurs (kubernetes, docker, etc.) et les instances de calculs. Il traite la question de l’optimisation des coûts d’exploitation en combinant plusieurs stratégies de gestion des ressources : créer/supprimer, démarrer/éteindre des instances au moment opportun. Outre ses capacités de routage de flux média, Il assure un pont (tielines) entre les ressources (encodeurs, décodeurs, etc.) sur site et le cloud, de sorte à créer une continuité globale.
Le contrôleur est un composant, centralisé ou distribué, chargé d’automatiser des tâches spécifiques. Il peut s’agir par exemple d’un contrôleur NMOS ou d’un contrôleur de type Software-Defined Networking (SDN).
Notons également que l’échange et la synchronisation des données (plan de service, mnémoniques, paramètres, etc.) entre les différents blocs fonctionnels constituent un enjeu critique. Ces opérations s’effectuent le plus souvent via des API ou des protocoles propriétaires, par l’intermédiaire d’interfaces dites « Northbound » et « Southbound ». L’intégration de ces blocs dépend fortement du niveau de complexité opérationnelle du système.
Les broadcasters peuvent opter pour une approche modulaire, dite « best of breed », qui combine les meilleurs composants de différents fournisseurs, ou pour une approche intégrée auprès d’un fournisseur unique. Ce choix est généralement influencé par plusieurs facteurs : taille des effectifs, ambitions à moyen et long terme, relations historiques avec les fournisseurs, et surtout le dimensionnement de la plate-forme. À titre d’exemple, des acteurs à grande échelle tels que Telemundo (US) et Eurosport/WBD (FR) ont communiqué, par le passé, des chiffres de performance impressionnants : plus de 150 000 flux multicast, plus de 130 000 points de terminaison (sources et destinations) et des pics dépassant 40 000 connexions simultanées.
En définitive, la prise en charge des workflows hybrides SDI/IP reste une capacité cruciale pour garantir une transition fluide vers un environnement de production 100 % ST 2110. Elle permet aux broadcasters d’évoluer, tout en préservant la continuité opérationnelle.

Orchestration réseau et SDN : le virtuose incompris
La gestion de la bande passante est un enjeu central dans la conception d’un réseau ST 2110. Pourtant, l’industrie ne dispose pas encore d’un cadre unifié pour guider la réflexion ; chacun établit sa propre grille de calcul.
Une stratégie claire de gestion de la bande passante doit être définie dès la phase de conception, afin de garantir une exploitation sans artefacts audio ou vidéo. Contrairement au SDI, où la bande passante est garantie par la grille audio/vidéo, l’univers IP impose un arbitrage technologique aligné sur le modèle opérationnel visé.

La figure 5 illustre les deux approches d’orchestration du réseau permettant d’optimiser cette gestion :
- l’approche automatique IGMP/PIM, simple et adaptée aux environnements relativement statiques ;
- l’approche SDN, qui autorise une programmation avancée du réseau.
Routage automatique IGMP/PIM
La méthode la plus rudimentaire consiste à laisser le réseau router le trafic média automatiquement via les protocoles multicast IGMP/PIM. Ces derniers ne tenant pas compte des capacités réelles du réseau, il est souvent nécessaire de le surdimensionner pour réduire les risques opérationnels (perte de liens, surcharge, pics d’activité…).
Dans ce scénario, l’orchestration se limite généralement au contrôle du récepteur via NMOS IS-05. Bien que cette approche convienne parfaitement aux infrastructures de production stables, il est primordial de prévoir les garde-fous nécessaires.
Cisco propose une évolution avec le Non-Blocking Multicast (NBM), qui ajoute une gestion intelligente de la bande passante au protocole PIM (cf. Cisco IP Fabric for Media – Design Guide). Cependant, dans certains contextes opérationnels spécifiques, le SDN s’avère nécessaire pour mettre en œuvre des concepts d’architecture plus sophistiqués.
Routage intelligent SDN
Le SDN est une alternative performante au routage automatique basé sur IGMP/PIM. Il offre une gestion optimisée et sécurisée de la bande passante grâce à ses outils d’administration, de supervision et de provisioning des équipements réseau.
La technologie révolutionne l’architecture réseau en séparant le plan de contrôle du plan de données et en centralisant l’intelligence dans un contrôleur SDN. C’est une option qui est de nos jours proposée par la majorité des fournisseurs du marché, dont NEP TFC, EVS Cerebrum, Arista MCS, Evertz Magnum-OS et Sony VideoIPath.
En pratique, il s’agit d’une couche d’abstraction qui permet de programmer et d’automatiser dynamiquement le réseau média, le rendant particulièrement agile. Par exemple, l’ingénierie broadcast pourrait configurer, depuis l’orchestrateur, l’échange de flux sécurisés avec traduction d’adresses réseau dynamique (NAT), sans avoir à solliciter un expert en sécurité.
Comme le soulignait l’Open Networking Foundation en 2014, « ces fonctions primitives servent de fondation à la création de services réseau abstraits, ouvrant la voie à de nouvelles applications, dont la portée reste à inventer. » Cette vision prospective, formulée il y a une décennie, se matérialise désormais par des applications concrètes.
Le contrôleur SDN calcule les chemins réseau optimaux en tenant compte de multiples facteurs, dont le transport média, la bande passante et la stratégie de redondance. Ainsi, il distribue intelligemment le trafic média sur l’infrastructure en éliminant les problématiques d’agrégation. Cela est d’autant plus pertinent pour les formats haut débit 1080p et 4K/UHD.
Une solution SDN présente des perspectives d’optimisation majeures grâce à la rationalisation du parc de switches, aux économies d’énergie et à la mutualisation des ressources. Néanmoins, l’évaluation de ces économies reste fortement dépendante de la dynamique commerciale et contractuelle propre à chaque projet (ndlr : Ubi CAPEX, ibi dissonantia !).
L’appréciation de ces bénéfices nécessite un dialogue d’expertise avec les fournisseurs et les intégrateurs pour explorer le champ des possibles. L’expérimentation en laboratoire est par ailleurs fortement recommandée, car la virtuosité du SDN reste encore difficile à percevoir sur un PowerPoint. Par ailleurs, un orchestrateur réseau doit pouvoir conjuguer à la fois IGMP et SDN pour satisfaire les nombreux contextes clients.
En résumé, si votre organisation coche au moins une des cases ci-dessous, il est fort probable que le SDN réponde à vos enjeux actuels ou futurs :
- budget optimisé : éviter le surdimensionnement coûteux du réseau ;
- sécurité intersites : protéger les flux entre sites distants ou partenaires ;
- multisites autonomes : gérer plusieurs sites régionaux avec indépendance opérationnelle ;
- optimisation du trafic : mettre en place un équilibrage de charge intelligent et efficace ;
- stratégie multimarques réseau : réduire les risques de dépendance technologique ;
- exigences sécuritaires strictes : répondre aux contraintes imposées par la DSI ;
- monitoring de services : superviser vos services vidéo/audio sur le réseau ;
- réseau Purple : déployer un réseau Purple pour une redondance avancée ;
- architecture évolutive : préparer la convergence LAN/WAN ;
Convergence LAN/WAN : « vers l’infini et au-delà du studio »
Lors de la conception d’une plate-forme ST 2110, le périmètre de l’orchestration est souvent restreint aux seules ressources locales du studio. Pourtant, la convergence des réseaux média LAN/WAN et l’émergence de nouveaux formats de transport font évoluer les pratiques au-delà des flux ST 2110 non compressés.

Comme l’illustre la figure 6, les spécifications NMOS prendront en charge des formats compressés pour permettre le routage de flux TS, NDI, HEVC, IPMX… au sein d’un réseau hétérogène (cf. AMWA BCP-006/BCP-007).
Dans ce contexte, l’orchestration doit garantir l’acheminement des signaux vers leurs destinations respectives (LAN, WAN, cloud), mais aussi piloter l’ensemble des équipements de la chaîne de production. Cette évolution marque une étape vers une forme d’hyper-convergence où les réseaux et formats vidéo tendent à s’unifier. Elle permettra aux organisations d’exploiter les formats média les mieux adaptés à leur réalité économique (ex. productions S, M, L, XL…) et de faciliter l’implémentation de passerelles, par exemple entre flux NDI et flux ST 2110. Ainsi, l’orchestration s’impose comme le pilier de la gestion des infrastructures convergentes, grâce à l’adoption de spécifications et protocoles ouverts. Elle jouera un rôle déterminant dans l’exploitation optimale des ressources au sein des futurs environnements distribués.
Contrôle et interopérabilité : NMOS et ST 2138, cacophonie ou communication unifiée ?
L’interopérabilité entre équipements demeure l’un des défis majeurs des environnements broadcast hétérogènes. Certains contrôleurs broadcast intègrent plus de 250 protocoles propriétaires hérités de l’ère SDI (ex. SW-P-08, LRC, Ember+, NS-BUS…). Or, invoquer le support des spécifications NMOS ou la disponibilité d’API ne garantit pas toujours la réussite d’un projet.
L’orchestration doit être capable de contrôler et de superviser des équipements multifournisseurs à très grande échelle. NMOS s’est imposée comme la couche de communication du standard ST 2110, permettant aux orchestrateurs média de gérer simultanément des milliers d’équipements. Cette approche vise à fédérer les fournisseurs autour de spécifications ouvertes pour réduire les coûts d’intégration.
Le consensus actuel repose sur NMOS IS-04 et IS-05, souvent complétés par l’implémentation de drivers pour étendre les capacités de contrôle. La suite NMOS s’est récemment enrichie de deux nouvelles spécifications clés pour renforcer l’exploitation des plates-formes ST 2110 :
- IS-12 : Device Control et Monitoring Protocol : protocole ouvert pour un contrôle et un monitoring unifié des équipements broadcast.
- BCP-008-01 : Minimum Status Reporting : rapport d’état minimal avec classification des alarmes en trois catégories : connectivité, synchronisation, validité du flux.
En parallèle, la SMPTE a engagé le processus de standardisation du protocole Catena de Ross Video sous la référence ST 2138. Il s’agit de la première initiative visant à établir un protocole de contrôle unifié pour les environnements broadcast hybrides (micro-services, SDI et ST 2110). Présenté comme une architecture sécurisée et évolutive, ST 2138 reprend certains concepts NMOS (dont la sécurité), tout en y ajoutant des pratiques avancées comme le zéro-trust et le protocole de communication gRPC de Google.
Une version draft de la spécification sera prochainement mise à disposition de la communauté broadcast pour recueillir les premiers commentaires. Pour rappel, Catena est l’héritage du protocole employé dans la solution openGear de Ross Video depuis sa commercialisation en 2006. La société se veut rassurante quant à l’ouverture et à la modernisation du protocole, dont la SMPTE aura la gouvernance technique.
Cette dualité entre NMOS et ST 2138 soulève de nombreuses questions sur la complémentarité – ou la concurrence – de ces deux initiatives ouvertes. Le risque de fragmentation du marché est palpable. L’AMWA a d’ailleurs publié un sondage public pour recueillir l’intention de la communauté broadcast. Il est probable que ses priorités concernant l’interopérabilité soient révisées. Bien que l’initiative de la SMPTE soit louable, elle intervient après les efforts significatifs de l’AMWA, qui ont grandement facilité l’adoption du ST 2110. En attendant les futures clarifications, il est évident que l’évolution de ces deux protocoles influencera directement l’orchestration et la mise en place d’une communication unifiée.

Dissonance et confusion : comment accorder l’ensemble ?
Le passage du SDI au standard IP ST2110 représente la plus grande rupture technologique du broadcast depuis l’adoption de la vidéo numérique, il y a plus de vingt-cinq ans. Cette évolution majeure pourrait se limiter à un simple changement d’équipements, toutefois, elle requiert une stratégie organisationnelle solide pour accompagner cette rupture sans précédent.
Si les infrastructures et workflows évoluent, la passion et l’exigence propres au métier doivent, elles, rester intactes. Divers axes de réflexion centrés sur l’humain permettent de faciliter cette appropriation tout en préservant l’héritage broadcast : cette culture d’excellence sans compromis, notamment dans le domaine du direct.
L’enjeu est donc double : préserver l’ADN du broadcast, tout en préparant l’industrie à réinventer ses pratiques pour les générations futures. Cela passe par la mise en place d’un cercle vertueux où la connaissance devient la ressource clé, capable d’éclairer les choix stratégiques à venir. Pour y parvenir, l’industrie doit conjuguer formation continue, innovation et veille collaborative afin de maîtriser son évolution.
Trois axes de réflexion peuvent structurer cette démarche :
- Gestion et valorisation des talents : former en continu aux technologies IP (INA, IIFA, Aski-Da Formation, etc.), identifier et soutenir les acteurs du changement en interne, renforcer le lien IT/broadcast et créer un environnement propice à l’auto-apprentissage. À ce titre, Arnaud Cresp de Notélé, précise le fait que « faire plus avec moins » consiste aussi à permettre aux profils volontaires de s’approprier ces nouvelles technologies.
- Observatoire et veille stratégique : centraliser les retours d’expérience, analyser les tendances, s’inspirer des bonnes pratiques d’autres secteurs et maintenir un dialogue permanent avec les fournisseurs. Le département Broadcast de la CST (Commission Supérieure Technique de l’Image et du Son) pourrait, par exemple, devenir le vecteur d’une discussion autour de « l’orchestration et l’observabilité ».
- Espace d’innovation : disposer d’un espace mutualisé pour expérimenter les workflows du futur ou valider des modèles économiques. À l’image du Toshiba HDD Innovation Lab en Allemagne, nous pourrions imaginer un nouveau type de laboratoire externalisé, proposant des services à la carte tels que IPaaS (Innovation and PoC as a Service) ou LaaS (Lab as a Service), pour encourager l’adoption continue des nouvelles technologies.
En combinant ces leviers, le broadcast pourrait faciliter sa transition vers le ST 2110 et appréhender les prochaines étapes de transformation en toute sérénité.
Conclusion : le paradoxe de l’innovation
Le déploiement du ST 2110 s’accélère sur le marché francophone en raison de l’obsolescence progressive des infrastructures SDI. D’ici 2027, plus d’une douzaine d’installations seront en service en France, soit dix ans après la publication du standard.
Dans cette dynamique, l’orchestration s’impose en pilier stratégique de cette transformation. Elle assure la continuité opérationnelle d’aujourd’hui et devient la clé de voûte des workflows distribués de demain. Son importance est d’autant plus grande que chaque contexte d’exploitation est unique. La diversité des besoins de production et des réalités économiques impose une approche sur mesure.
Pourtant, une constante se dessine : de nombreux broadcasters cherchent à reproduire en IP le déterminisme rassurant du SDI. Cette stratégie permet de préserver la cohésion opérationnelle tout en limitant les risques. Mais ce pragmatisme, souvent motivé par des contraintes de temps, de budget et de ressources humaines, limite l’exploitation du plein potentiel de l’orchestration.
Entre héritage culturel du broadcast et promesses technologiques, les broadcasters composent avec leurs contraintes, leurs ambitions et la résistance au changement. Cela illustre une réalité plus large : plus l’écart culturel est grand, plus la résistance se renforce. La réussite de cette transition repose autant sur la gestion du changement que sur la technologie. Former continuellement, expérimenter, dialoguer et aligner l’orchestration avec les usages réels constituent des leviers essentiels pour passer de la dissonance à l’harmonie.
Au quotidien, certaines fonctionnalités avancées de l’orchestration peuvent sembler en décalage avec les priorités immédiates des organisations. Pourtant, elles finiront par s’intégrer à l’harmonie générale des opérations, jusqu’à devenir indispensables. Se préparer dès aujourd’hui, c’est s’assurer de jouer la bonne partition au moment opportun. C’est dans un dialogue constant entre innovation et continuité que l’avenir de la télévision se construira.
Pour paraphraser les innovateurs de l’orchestration, Strauss et Berlioz : « Il n’existe pas de bonne ou mauvaise orchestration en soi, mais souvent de mauvaises partitions. » En production télévisuelle, le mérite d’une orchestration réside dans son adéquation au projet éditorial. Reste à savoir si nous voulons réécrire la partition ou rejouer celle d’hier. Et vous, qu’en pensez-vous ?
POUR ALLER PLUS LOIN
Cette réflexion en quatre mouvements vous guidera, crescendo, vers l’orchestration de demain :
- Le deuxième mouvement – Développement, explorera les spécificités de l’orchestration cloud
- Le troisième mouvement – Intermezzo, dressera un panorama des solutions du marché
- Le quatrième mouvement – Finale, abordera les fonctionnalités de l’orchestration du futur (IA, DMF, gestion de l’énergie, etc.)
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #63, p.48-56
