Il y a donc un an, nous annoncions dans nos colonnes la création du site Titrapolis, une entité incarnant l’ensemble Titrafilm, Titra Studios et l’École Titra regroupés sur le site de Saint-Ouen qui totalise 7 500 m2 au sol, dont 6 000 m2 de bâtiment. Aujourd’hui nous voulions découvrir l’envers du décor, l’infrastructure technique permettant d’assurer la création et l’exploitation technique de cette quarantaine de studios supplémentaires, répartis sur plusieurs bâtiments et dont la livraison s’échelonne entre le deuxième semestre 2022 et l’année 2023.
Le précédent article mettait en lumière la standardisation des équipements audio architecturée autour des gammes Avid Audio (Pro Tools et surface de contrôle) pour l’enregistrement, le montage et le mixage, Genelec pour le monitoring. Dans le même temps, la centralisation du processing audio (traitement et monitoring), la généralisation de l’audio sur IP Dante, avec des avantages certains comme le gain d’espace en nodal, et la souplesse du tout IP permettant d’écouter et de prendre la main sur une machine sur l’ensemble du site étaient également évoqués. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Miguel Adélise : On peut ajouter, car nous le vivons actuellement, que ce type d’organisation permet au studio de ne plus être dépendant du lieu où sont placées les machines, ni du lieu où le son va être diffusé. En d’autres termes, le son n’est plus dépendant des murs. Par exemple, pour déménager une salle, il faut juste déplacer le monitoring son et image, et les télécommandes au nouvel endroit. Les machines (Pro Tools, ordinateur, gestion de monitoring situés dans le nodal) n’ont pas besoin d’être déplacées et il n’y a aucun câblage à faire.
Au quotidien, ça apporte plus de souplesse. On peut, par exemple, continuer à travailler, même si nous devons intervenir pour corriger l’acoustique d’une salle pendant une semaine en redéployant le poste dans une autre… Autre avantage, le travail en remote est envisageable bien plus facilement et on peut donc le proposer en tant que prestation pour faciliter le travail avec l’étranger ou pour de la maintenance.
Récemment, nous avons accueilli ici un directeur artistique devant diriger un comédien qui enregistrait depuis un studio situé à Londres. Pour assurer la prestation, nous avons utilisé une simple salle de montage car il n’y avait pas besoin de plus. Le DA et le comédien avaient juste besoin de s’entendre l’un et l’autre. Grâce à l’audio sur IP, il n’y a eu aucun câble à tirer, aucun patch à manipuler. J’ai juste eu à ouvrir le micro de talk-back et envoyer les signaux vers le système qui permet de mettre en relation avec l’étranger, tout se fait simplement de façon logicielle. En fait, tout devient possible à partir du moment où l’installation est correctement dimensionnée au départ.

Et sinon pour l’exploitation quotidienne ?
En tant que directeur technique, j’ai fait en sorte que certaines tâches soient simplifiées. Par exemple, si on me demande de déployer un plug-in spécifique sur plusieurs machines, je peux, avec un simple smartphone, satisfaire cette demande à distance, depuis chez moi ou même à l’étranger, sur cent ou deux cents machines peu importe. Le nombre de machines n’est plus un problème !

Avec quel genre d’outils peut-on réaliser ce tour de force ?
Avec des outils de gestion de parc type MDM (Mobile Device Management). Je crée un paquet que je peux déployer ensuite sur le groupe de machines souhaitées : Pro Tools, Resolve, Media Composer… Et ce bien sûr sans aucune concession sur le niveau de sécurité élevé en vigueur chez Titrafilm.
Mais alors, où s’arrête le rôle du directeur technique vis-à-vis de l’IT ?
Ma mission de directeur technique n’a pas changé : ce sont les moyens mis en œuvre qui ont changé parce que devenus virtualisés. Par exemple dernièrement, pour rajouter la projection de DCP dans le grand studio, je suis intervenu sur un switch pour programmer les ports en tapant des lignes de commandes afin que la nouvelle machine reçoive le Dante en audio sur IP. Je dois également rendre possible le travail à distance, mais aussi la maintenance comme je l’ai expliqué. Sinon, l’une des missions qui me tient le plus à cœur, c’est de rendre les choses les plus simples possibles à exploiter, de façon à ce que chacun puisse se concentrer sur son cœur de métier et non pas sur la technique mise en œuvre pour exercer leur métier et cela commence par le fait qu’il y ait le moins de machines possible.
Notre système architecturé autour du standard Dante remplit pleinement la fonction. Aucun souci. Par contre, je suis obligé de gérer le réseau pour pouvoir l’étendre suffisamment en fonction des nouveaux besoins : j’ai plus de 250 adresses IP utilisées, donc le VLAN est bien plus important que ce qui était prévu initialement. Il faut donc que j’organise la migration de l’ensemble : le Dante, mais aussi le système de communication des surfaces de contrôle.
Mon rôle est de prévoir ces besoins et de définir le cahier des charges en collaboration avec les départements Sécurité Informatique et IT. Cette augmentation des besoins remet en cause de nombreuses choses comme revoir le cœur de réseau. Il faut également prévoir des switches qui aient des débits plus importants et qui soient capables d’assurer la montée en puissance liée à l’augmentation du nombre de machines et du trafic réseau lié aux nouveaux studios. D’autre part, cela inclut la mise en relation de sites différents dont Gennevilliers, et à terme, d’autres lieux dans Paris sans doute. J’expose mes besoins, en veillant à ce que mon système soit fiable et répétable facilement…

Peut-on refaire un point sur le type d’équipement audio utilisé dans les studios sans oublier l’acoustique ?
La même famille d’équipement est déclinée partout dans la maison et adaptée en fonction de la prestation à fournir, mais en gardant le même protocole. Par exemple, dans le grand audi Dolby Atmos, ce sera une Avid S6, tandis que dans une salle de montage on aura une petite S1. Les Pro Tools sont motorisés avec des cartes HDX sur Mac Mini autour d’un cœur de réseau Cisco, et de processeurs Dad (rebrandé Avid MTRX ou MTRX Studio suivant les configurations ndlr). Pour les petites salles, un processeur peut gérer le monitoring d’une dizaine de salles différentes, soit environ un processeur par étage. Les gros studios par contre vont mobiliser un processeur entier. Si nos Mac Mini équipés en processeurs i7 sont trop justes, ce qui peut arriver lorsque l’on reçoit des projets qui reposent sur du traitement en natif, on passe alors sur Mac Pro. Pour les écoutes, nous sommes équipés en Genelec dans toutes les salles et même si plusieurs générations d’enceintes coexistent aujourd’hui dans la maison, le son reste homogène, c’est un standard, que tout le monde connaît et sait utiliser et que l’on dimensionne en fonction du volume des studios. L’ensemble des équipements est fourni par CTM Group.
Pour l’acoustique, le traitement peut aller d’un simple dispositif réalisé en interne pour éviter les réflexions perturbantes que l’on complétera par une calibration appliquée par les Dad, à des traitements plus poussés. Pour les studios de mix par exemple, la partie acoustique est réalisée par Backlot Conception qui procède alors à une étude approfondie, la calibration étant alors assurée par des processeurs Trinnov.
Le confort des personnes semble une chose importante ici…
Oui, il faut que les gens aient plaisir à travailler, avec des lieux pour échanger, se restaurer. En fait, notre but est que l’espace ne soit pas perçu comme une usine en masquant le côté industriel des choses. En tant que CTO Audio, je veille à garder ce côté minimaliste, avec des plans de travail spacieux, dégagés, pour que les utilisateurs puissent être à l’aise et oublient la quantité industrielle de signaux qui sont brassés ici.

Comment pensez-vous avoir contribué à cette expansion spectaculaire ?
Je pense avoir créé ici un système qui rend les choses possibles, de façon à absorber une quantité de travail permettant la rentabilité. Avant, nous avions certaines consoles que peu de gens étaient capables d’exploiter. En changeant pour une console que tout le monde connaît, on peut exploiter le studio H24. Donc le choix du matériel influe sur la quantité de travail que l’on peut absorber et, au final, sur la rentabilité. Cela signifie que mon commercial a été en capacité de vendre davantage d’heures le studio, et notre client, à partir du moment où il n’y avait pas de concession sur la qualité, nous a confié plus de travail. Donc à mon niveau, je fais des choix qui influent sur la rentabilité et le développement de l’activité.
Ensuite, le choix d’opter pour des configurations plus économes en place (un studio occupe aujourd’hui en moyenne une demi-baie contre plus de deux baies auparavant) et qui dégagent moins de chaleur, nous permet de gagner de l’espace, de diminuer les besoins en climatisation et donc, et c’est devenu un sujet sensible aujourd’hui, de baisser notre consommation d’électricité. Aujourd’hui nous consommons beaucoup moins, et cette sobriété améliore notre rentabilité. C’est un ensemble de paramètres qui fait partie de ma réflexion dans la conception des systèmes.
Quel impact a eu le Covid sur votre activité ?
On ne peut pas nier que la pandémie a accéléré le décollage des plates-formes qui font partie de nos clients. Ça a été également une période de travail intense pour moi, car il a fallu que je rende les choses possibles sans pour autant être sur place, en organisant mon travail et celui des autres à distance. Comme ce n’était pas possible avec certains matériels, il a fallu les choisir pour pouvoir optimiser la rentabilité du système. C’est mon rôle.
Comment s’annonce le futur ?
Avec ces quarante nouveaux studios, l’équipe va devoir grossir, ce qui signifie de nouveaux postes d’assistants qu’il va falloir installer, mais aussi de nouveaux postes de travail à déployer. Heureusement, aujourd’hui, je peux le faire facilement, mais je n’aurais jamais pu accomplir ça tout seul sans mettre au point tous ces systèmes. Ensuite, si la croissance continue, il faudra s’étendre, sans doute ailleurs, sur d’autres sites… Mais déjà, à ce stade [environ quatre-vingt machines installées, ndlr], Avid Audio nous a confirmé que nous figurons parmi les plus gros clients en termes de quantité de machines installées avec ce type de parc…

UNE QUARANTAINE DE STUDIOS D’ICI FIN 2023
La quarantaine de nouveaux studios, dont la livraison s’échelonne entre le deuxième semestre 2022 et l’année 2023, se répartit sur plusieurs bâtiments. Ainsi, dans le Bâtiment A, sept salles de voice-over ont été livrées avant l’été 2022 tandis que le Bâtiment 5 accueille, depuis fin septembre dernier, une quinzaine de nouvelles salles pour le montage son et le sous-titrage, soit un total de vingt-deux salles pour l’année 2022. Les travaux se poursuivent sur 2023 avec six salles de montage son qui prendront place dans le Bâtiment D, tandis qu’une dizaine de salles seront créées dans le Bâtiment E (huit studios d’enregistrement et mix en Home Atmos et deux salles de montage).
En parallèle, le Bâtiment F deviendra une zone entièrement consacrée à la postproduction son et image se déployant sur trois niveaux. Enfin, le Bâtiment 7 proposera deux studios de mix Home Atmos, un Studio Atmos Music avec sa cabine prise de son (préparation des mix pour les plates-formes de distribution de musique Apple Music Amazon, etc.) ainsi que deux studios de bruitages.
Au total, si l’on fait le cumul, Titrafilm disposera alors de soixante-six postes de travail image et son en exploitation.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #49, p. 108-111