Les pionniers des effets spéciaux s’inspirent de la prestidigitation et héritent de sa culture du secret. Georges Méliès était déjà réticent à l’idée d’expliquer ses trucs en détail, comme l’indiquent Réjane Hamus-Vallée et Caroline Renouard dans leur ouvrage Les effets spéciaux au cinéma. Les effets spéciaux puisent leurs origines dans d’autres forment d’arts, liés au spectacle vivant, notamment au théâtre. Pour conquérir un public toujours plus exigeant, les techniques théâtrales n’ont cessé de se perfectionner.
Dès l’antiquité, des systèmes de machineries voient le jour et, selon Pascal Pinteau dans son livre Effets spéciaux, deux siècles d’histoire, les progrès mécaniques permettent progressivement de réaliser des trucages de plus en plus astucieux (éruptions volcaniques, automates, tempêtes, etc.). À partir du XIVe siècle, la poudre est utilisée pour les effets spéciaux dans le théâtre. Le savoir-faire est parfois inscrit dans des livres des secrets. Selon l’historien Darwin Smith, il reste peu de traces de ces écrits et on ne possède aujourd’hui qu’un seul livre des secrets dans le domaine provençal.

Aujourd’hui, Jean-François Lemaire, PDG de Pyrofolies, partage son savoir-faire sur sa chaîne YouTube et ouvre les portes de son entreprise à des stagiaires afin de réaliser une passation et de permettre à la nouvelle génération de se former. Lui-même ayant été formé par des professionnels, cette transmission lui paraît essentielle. Avec l’émergence des réseaux sociaux, de nombreux professionnels offrent la possibilité de découvrir l’envers du décor et, même si tout n’est pas dévoilé, certains savoir-faire sont présentés par les professionnels eux-mêmes.
S’inscrivant dans cette lignée, Julie Barrère et Justine Ray Le Solliec, gérantes de l’entreprise Cinébébé, spécialisée dans les SFX liés à la grossesse et la maternité, partagent régulièrement les étapes de fabrication de leurs produits. Tout comme Accurate Dream (studio d’effets spéciaux maquillage) qui détaille les étapes de fabrication de leurs prothèses sur leurs réseaux, tout en restant « au service de la magie ».

De la spécialisation des studios
L’usage des effets spéciaux s’intensifie à Hollywood avec l’augmentation des tournages en studio à la fin des années 1930. On assiste dès lors à une professionnalisation de l’industrie avec des spécialisations des métiers des effets spéciaux selon Réjane Hamus-Vallée et Caroline Renouard. Les maquilleurs assignés aux effets spéciaux apparaissent dans cette même décennie. Avec l’arrivée du numérique, les matte painting sur verre vont laisser progressivement place à des décors virtuels. Aujourd’hui, les studios spécialisés dans les effets spéciaux vont souvent se concentrer sur un type de technique.

Julie et Justine dirigent Cinébébé, un atelier spécialisé dans la création d’effets spéciaux pratiques pour représenter des bébés et la maternité au cinéma. Fondé en 2008 par Valérie Diana et repris en 2018 par Julie Barrère avant d’être rejointe par Justine Ray Le Solliec en 2020, Cinébébé s’est diversifié pour inclure une large gamme de produits hyperréalistes comme des ventres de femmes enceintes, des poitrines ou encore des systèmes d’accouchement réalistes et bien sûr, des bébés. Julie précise que leur travail ne s’arrête pas à la pré-production mais va « de la fabrication jusqu’au plateau. Nous donnons des conseils sur l’utilisation des bébés, pour qu’ils paraissent réalistes. » Elles ont élargi leur expertise avec la création de Studio Junon qui propose des effets spéciaux plus diversifiés, tels que des organes, des membres et des plantes, tout en maintenant un focus sur le réalisme organique.
Franck Dubois et son associé Daniel Weimer ont fondé Accurate Dream en 2015 avec l’ambition de réaliser des effets spéciaux de qualité en dehors de Paris. Franck, avec une formation en biologie, et Daniel, diplômé en maquillage et effets spéciaux, ont rapidement développé une approche polyvalente, travaillant sur des projets variés allant des séries télévisées aux films de genre. Ils accueillent aujourd’hui des projets internationaux et collaborent avec des artistes spécialisés dans divers aspects des effets spéciaux.

Un autre exemple est celui de Jean-François Lemaire, spécialiste des effets pyrotechniques et fondateur de Pyrofolies, qui apporte une expertise unique dans les scènes d’action. Travaillant souvent avec des réalisateurs qui cherchent à capturer des explosions, Jean-François souligne l’importance de la sécurité et de la précision dans son travail. Sa capacité à créer des effets réalistes sans danger est un atout essentiel pour les productions cinématographiques modernes.
Vers plus de réalisme
Les professionnels mettent en lumière l’évolution des techniques et des attentes en matière d’effets spéciaux. Avec l’avènement des caméras haute définition, comme la 4K, la demande pour des effets spéciaux plus détaillés et réalistes a considérablement augmenté. Julie de Cinébébé mentionne que bien que les bébés hyperréalistes sont rarement filmés en gros plan en raison de leurs limitations mécaniques. Il y a une pression croissante pour améliorer ces aspects afin de répondre aux nouvelles exigences de la production.

Franck Dubois (Accurate Dream) évoque également l’importance de la minutie et de la précision dans les effets spéciaux modernes, en particulier avec l’utilisation croissante des technologies de détection 3D et de modélisation pour créer des rendus hyperréalistes. Il précise qu’« avec les caméras plus définies actuellement, il y a une adaptation des SFX dans tous les genres ». Il souligne également que la collaboration entre les SFX traditionnels et les effets visuels (VFX) est essentielle pour atteindre des résultats optimaux.
Mélange SFX et VFX
La collaboration entre SFX et VFX a été mise en lumière cette année grâce au film français Le règne animal de Thomas Cailley, qui a reçu le César des meilleurs effets visuels. Les VFX sont venus étendre certains effets réalisés par les équipes de SFX. Ces collaborations entre métiers ancestraux et technologies informatiques semblent indispensables pour répondre aux ambitions artistiques de nombreuses productions.
« On travaille beaucoup en collaboration. On peut ajouter de la matière mais pas forcément en enlever et eux, c’est l’inverse. Une bonne préparation peut faire toute la différence », indique Franck Dubois. Il explique en outre que le travail avec des superviseurs de VFX en amont des projets permet de planifier efficacement les scènes et d’intégrer de manière transparente les éléments SFX et VFX. Cette approche collaborative est cruciale pour maintenir la qualité et la crédibilité des effets spéciaux dans les productions contemporaines.
Pour Jean-François Lemaire, la préparation est une étape primordiale pour le bon fonctionnement des effets spéciaux. Parfois, pour des questions de budget, ce temps se voit raccourci, ce qui peut nuire aux professionnels des SFX.
Julie et Justine de Cinébébé ont également travaillé avec des équipes de VFX, notamment pour animer des visages de bébés en postproduction. Cette synergie permet de combiner le meilleur des deux mondes, en utilisant des modèles physiques détaillés pour les prises de vue en direct en y ajoutant des animations numériques pour les détails fins et les mouvements subtils.
Quels horizons ?
En plus de l’évolution technique, les studios mettent également l’accent sur la durabilité. Utiliser des matériaux recyclés, minimiser les déchets et adopter des pratiques écoresponsables sont des priorités croissantes pour ces ateliers. Cette transition vers des méthodes plus durables non seulement réduit l’empreinte écologique de la production cinématographique, mais ouvre également de nouvelles possibilités créatives. En combinant savoir-faire artisanal et technologies de pointe, ces pionniers continuent de repousser les limites de ce qui est possible à l’écran, créant des expériences visuelles toujours plus maîtrisées.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #58, p. 68-71