Crise des missiles de Cuba, fin de la guerre d’Algérie, mort de Marilyn Monroe, sortie du premier opus de la saga James Bond… L’année 1962 voit aussi le lancement, dans la nuit du 10 au 11 juillet, du satellite Telstar 1. Sa mise en orbite permet la première transmission télévisée transatlantique en direct et annonce l’ère des grands rendez-vous sportifs en Mondovision. C’est ainsi qu’en octobre 1964, les Jeux Olympiques de Tokyo sont retransmis en direct vers l’étranger grâce au satellite géostationnaire Syncom 3.
Deux ans plus tard, la Coupe du monde de football en Angleterre bénéficie du relais d’Early Bird, lancé le 6 avril 1965, qui met les téléspectateurs nord-américains à l’heure de Big Ben. En 1970, les images de l’édition mexicaine sont transmises cette fois vers tous les continents grâce aux satellites de la série Intelsat III.
C’est dire si le sport, à travers ses manifestations planétaires à échéances régulières qui flattent, comme peu d’événements, la fameuse thèse du « village global » chère à McLuhan, a accompagné le développement de la télédiffusion spatiale. En retour, son audience a profité d’une technologie longtemps sans rivale pour les transmissions longue distance grâce à quelques atouts clés : « vitesse de déploiement, capacité privative garantie, grande sécurité de liaison, prévisibilité des interruptions… », énumère Georges Béry, ancien ingénieur d’affaires à l’Union européenne de radiotélévision (UER) et actuel directeur et CTO de la Sarl Gbéry Consulting.

Un déclassement relatif mais réel
Mais à l’heure de la fibre, de la 4G, de la 5G, du cloud broadcasting et des solutions sous IP (SRT, RIST, ZiXi…), qui s’affirment comme autant de modes de transport alternatifs à plus ou moins grande échelle ; à l’heure aussi de la migration du public, et spécialement des jeunes générations, vers les services de streaming et les plates-formes OTT ; à l’heure enfin de la localisation, sinon de la personnalisation, des contenus et de la montée en puissance de la consommation à la demande au détriment de la télévision de masse (linéaire), que reste-t-il de cette suprématie ?
« La situation varie bien sûr selon la valeur commerciale des droits et les disponibilités locales, mais, côté contribution, la part du satellite, considéré par ailleurs comme trop cher par rapport à sa capacité de transport, diminue, grignotée de toutes parts », évalue Georges Béry, même si « ce grignotage se traduit plus par une augmentation du nombre de transmissions effectuées par des moyens autres que le satellite que par son remplacement ».
En réalité, il n’existe pas d’approche unique. Le choix final dépend de la durée de l’événement (le satellite aura souvent la faveur des opérateurs pour un match de deux ou trois heures, par exemple), des attentes en matière de bande passante, de latence et de résilience, ainsi que « du nombre de flux à produire, de la technologie disponible, des contraintes logistiques, du calendrier du projet et du budget », prolonge Fernando Vianna, ingénieur principal en télécommunications chez Host Broadcast Services (HBS). « Dans l’ensemble, pour la plupart des événements que nous couvrons [ndlr : dont la Coupe du monde de la FIFA], nous observons toujours une pérennité des transmissions par satellite en matière de contribution. »
De même, en ce qui concerne les compétitions de l’Union des associations européennes de football (UEFA), le satellite a toujours une place de choix, au regard des enjeux financiers et pour des raisons de sécurité ou de redondance, « même si la tendance dans le sport de nos jours est de transmettre de plus en plus de contenus (multifeed, iso feed, VAR, VBR…), ce que le satellite ne peut pas faire », explique-t-on au siège de l’instance basée à Nyon (Suisse).
Ainsi, pour l’Euro, un réseau de contribution fibre VanDA (Video, Data et Audio) de 2 x 200G fait le lien entre chacun des dix stades de la compétition, qui s’étale sur un mois complet, et le Centre international de radiotélévision (en anglais, IBC), complété par des véhicules SNG (un par stade) en back-up. La distribution, quant à elle, repose sur un uplink satellite vers les trois régions majeures (Europe, Asie, Amérique) pour ce qui concerne le signal international de base, parallèlement à un package multifeed délivré via cinq PoPs (Point of Presence) à travers le monde. En 2024, 142 022 minutes d’images, soit l’équivalent de 2 367 heures de contenus, furent ainsi transmises par satellite depuis l’Allemagne, pays organisateur, vers le reste du monde.

Si le satellite reste donc indispensable à ce jour pour les compétitions phares, il bénéficie par ailleurs d’un ancrage solide dans certains marchés, et spécialement aux États-Unis. Aussi bien, lors d’une conférence qui s’est tenue l’an passé, ESPN, au demeurant gros utilisateur de capacités satellitaires pour la distribution de ses réseaux internationaux, comme NBC ont souligné leur dépendance aux voies de l’espace. « Le cas des États-Unis est encore différent de celui de l’Europe. L’étendue du territoire américain, qui rend la fibre moins rentable, et un réseau d’affiliés très vaste rehaussent les atouts du satellite », analyse Georges Béry. « Leur marché unique génère un plus gros volume d’activité pour les opérateurs de SNG et améliore leur rentabilité. »
De la parabole au protocole
Toutefois, la contribution par satellite est proche de ses limites physiques, du moins en ce qui concerne le direct. Les antennes équipant les véhicules SNG actuels ont une capacité maximale dictée par leur taille (de 1,2 à 1,8 mètre de diamètre, et jusqu’à 2,4 mètres) et la puissance des amplificateurs qui leur sont associés (de type « solid state » (SSPA) de 150 à 400 W, et jusqu’à 700 W avec double amplificateur TWT). Cela détermine une limite physique au nombre de signaux qui peuvent être émis. Les petites antennes plafonnent à deux signaux HD à 24 Mb/s et les grandes à un signal UHD à 90 Mb/s, si l’on veut garder une marge de 3 dBW en cas de pluie. Or, si, pour la fibre, les principales causes de coupure sont imputables à des entreprises du BTP – les Américains parlent ainsi de « backhoe fade » (en français, coupure par pelleteuse) –, à des erreurs humaines de configuration réseau, à des ancres de bateaux, voire à des sabotages, pour le satellite, « les précipitations en Europe sont en hausse, et avec elles, le nombre d’incidents avec interruption du signal », pointe Georges Béry.
En revanche, qu’elle soit en B2B ou en B2C, la distribution demeure l’atout-maître du satellite, avec un point de bascule économique aux environs de soixante à cent repreneurs en B2B et 1 à 2 millions en B2C. « Dès que l’on dépasse ces seuils, le satellite prend nettement le dessus pour le direct », confirme l’expert. « Il reste, avec la diffusion terrestre, un des seuls moyens de distribuer du sport en direct sans risque d’engorgement. On ne peut pas en dire autant de la distribution par Internet qui souffre du manque de dotation des CDN en cas de pic de trafic. » On se souvient en effet des nombreux dysfonctionnements qui, le 15 novembre dernier, affectèrent la diffusion sur Netflix du combat de boxe entre Jake Paul et Mike Tyson, avec pour conséquence la colère des abonnés.

Maintenant, la consommation à la demande, la localisation, sinon la personnalisation, des flux et la montée en puissance des formats OTT écornent le modèle classique du signal satellite unique. « Là où un signal international était distribué à cent diffuseurs, on est passé à trois flux régionaux pour trente diffuseurs et on se dirige vers cent flux individuels », résume Fabien Robineau, directeur commercial d’Eurovision Services.
Chez cet opérateur, qui dessert 650 repreneurs à travers le monde et utilise régulièrement six (deux par région), voire dix positions orbitales, la diffusion par satellite, bien qu’encore dominante, est en net repli. « Sur les 100 000 transmissions et plus que nous réalisons annuellement, on peut estimer à 60 % celles encore par satellite et à 40 % celles par SRT ou fibre », abonde le professionnel, avant d’enchaîner : « Entre l’impact de la 5G et la réduction des ressources satellite disponibles, notre stratégie est claire : nous accélérons la migration vers l’IP terrestre. »
Déjà les plus gros diffuseurs préfèrent recevoir leurs flux en IP via des data centers. À cet égard, « l’UEFA Euro 2024 a été un tournant pour nous, avec la démocratisation du SRT chez les repreneurs. »
Vers une hybridation des modes de transmission
Pour ce qui est du signal international de base, le satellite reste sans doute le meilleur moyen d’atteindre n’importe quel point du globe et de desservir un grand nombre de repreneurs à un coût maîtrisé. Pour des événements tels que les Jeux Olympiques, spécialement ceux d’été, « cela nous aide, en tant que diffuseur hôte, à rationaliser les opérations et à maintenir des normes élevées dans le monde entier », convient à cet égard Mario Reis, directeur des télécommunications chez Olympic Broadcasting Services (OBS).
Toutefois, « la logique change à partir du moment où l’objectif est de rendre plusieurs flux disponibles dans le monde entier et, dans ce cas, le transport sécurisé sur l’Internet public est probablement le plus approprié », estime Fernando Vianna.
Le fait est que l’hybridation des modes de transmission est déjà bien engagée. Aujourd’hui, le SRT, les réseaux mobiles, la fibre, qui irrigue à haut débit la plupart des stades de l’élite, notamment en Europe, voire le cloud broadcasting, en phase d’expansion, sont des alternatives plus souples, moins coûteuses et mieux adaptées aux usages numériques. Aussi bien, « ces modes de transmission sont déjà utilisés pour des événements moins exposés de notre calendrier, spécialement la Youth League et le futsal », précise-t-on à l’UEFA.
De même, sur les événements majeurs dont HBS est le diffuseur hôte, « nous produisons une panoplie de signaux multilatéraux en complément du signal international principal. Dans cette configuration, le SRT est devenu la solution de distribution principale. C’est une évolution fondamentale de l’industrie, car elle permet aux détenteurs de droits plus de flexibilité pour récupérer les signaux produits à distance », souligne Marco Astolfi, responsable des réservations et liaisons chez HBS.
Par ailleurs, pour les opérations unilatérales, « les solutions d’agrégation cellulaire 4G/5G ou via Internet permettent des économies substantielles en termes de moyens techniques (pas de SNG, pas de segment spatial) ».
Le SRT et les réseaux mobiles peuvent être d’autres options que le satellite en matière de contribution, admet son collègue Fernando Vianna, « mais leur fiabilité dépend de l’infrastructure disponible dans le pays d’accueil. Les stades bondés sont toujours un défi pour la 4G/5G et la 5G privée est encore prohibitive en termes de coûts ».
De leur côté, les workflows cloud facilitent l’ingest, le transcodage et la distribution multicanal, en s’appuyant sur des réseaux terrestres ou hybrides. Une agilité opérationnelle à laquelle le satellite est peu favorable, sauf en distribution pure.

Latence, compression et modulation
Toujours est-il que, dans le domaine du sport, la sécurisation du signal ainsi que sa qualité et le respect du temps réel sont des enjeux permanents. « Avec l’arrivée des plates-formes de paris en ligne, par exemple, disposer d’un signal au plus près de l’événement en direct est fondamental », appuie Marco Astolfi. « C’est une autre raison qui peut expliquer qu’à court terme, les solutions SRT l’emportent sur les solutions de distribution par satellite, car le SRT est plus rapide. »
À titre d’exemple, le débit standard par satellite pour des événements distribués par HBS se situe en général entre 16 et 21 Mb/s (1 080i), alors qu’en SRT il s’établit aujourd’hui à 32 Mb/s mais en 1 080p. « La transition vers le SRT permet de transmettre des signaux avec une bande passante plus importante que celle du satellite et, surtout, d’accélérer la transition du 1 080i vers le 1 080p comme standard de distribution », apprécie Marco Astolfi. Si l’enjeu est de réduire la bande passante pour faire baisser les coûts, « l’adoption de codecs plus performants comme le HEVC ou le DVB-S2X va dans ce sens », fait-on remarquer à l’UEFA.
Pour la modulation, « les possibilités de gain sont réelles avec le passage au DVB-S2X mais le problème est double », pondère Georges Béry. « D’une part, le parc de récepteurs compatibles tarde à se mettre en place car cela coûte cher et, d’autre part, plus une modulation est complexe, avec des corrections d’erreur faibles, plus elle a besoin de puissance pour pouvoir établir une liaison stable. »
« Atteindre le même niveau de qualité avec une largeur de bande plus faible a un impact direct sur les coûts qui peut aider à justifier le choix d’une liaison montante par satellite sur la contribution et/ou permettre une meilleure qualité à partir de la source », intervient Fernando Vianna.
Toutefois, en ce qui concerne la distribution, « l’adoption de nouveaux systèmes de compression a été très lente en raison de problèmes de redevance sur le marché et la majorité de l’industrie reste fidèle à la norme H.264. À ce jour, nous ne pouvons pas garantir que les radiodiffuseurs seront en mesure de décoder les codecs modernes. Aussi devons-nous nous en tenir à ce qui est le standard dans l’industrie. »
Reste que celle-ci devrait être plus sensible à la modification des paramètres d’encodage pour obtenir la meilleure qualité possible en fonction de l’événement produit. « La logique du “one fits all” ne devrait pas être appliquée lorsque la dynamique d’un match de football n’est pas la même que celle d’un match de volley-ball ou de tennis », conclut le représentant de HBS.

Les promesses de l’orbite basse
« Le satellite a trop souffert de technologies de niche sur le broadcast, d’où des équipements coûteux », juge pour sa part Fabien Robineau. « Il doit intégrer le monde de l’IP. Les volumes sont différents et l’accès à la technologie est bien meilleur. Avec des terminaux de datas à quelques centaines d’euros vendus par milliers, on change la donne. »
Dans ce contexte de transition, le satellite pourrait-il reprendre l’initiative et connaître, côté contribution du moins, une manière de renaissance stratégique grâce aux solutions en orbite basse qui, répondant aux attentes du marché, emportent les promesses d’expériences plus personnalisées, d’une bande passante accrue, d’une latence réduite (25 millisecondes, contre plus de 600 pour un satellite en orbite géostationnaire) et de terminaux plus accessibles ?
À l’avenir, envisage Fernando Vianna, « si l’Internet par satellite est en mesure d’atteindre 16 Mb/s de téléchargement stable, nous pourrions en effet observer des changements radicaux dans les modèles de contribution actuels, lorsqu’ils sont associés au HEVC ».
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #63, p.58-62