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Yiannis Exarchos, CEO d’Olympic Broadcasting Services (OBS) : « L’IA peut vraiment aider à la construction d’un monde multilingue. » © Bernard Poiseuil

« La France peut être fiѐre de ses Jeux »

 

En tant que radiodiffuseur hôte des Jeux Olympiques, quel est votre rapport à l’IA ?

Yiannis Exarchos : Cela fait presque huit ans que nous travaillons sur l’intelligence artificielle parce que nous pensons qu’elle peut nous permettre de rendre la fonction de radiodiffuseur hôte plus efficace en matière de production et de distribution. À cet égard, Paris 2024 nous aura permis d’améliorer comme jamais le storytelling des Jeux.

 

En quoi cette amélioration du narratif a-t-elle consisté ?

Avec notre partenaire Alibaba, nous avons développé un système de replay multicaméra à base d’IA qui nous a permis d’offrir une couverture plus immersive des sports et des athlètes dans un délai de quelques secondes.

D’autre part, avec Omega, nous avons créé des graphismes permettant de mieux comprendre la compétition et de valoriser les athlètes. Dans les épreuves de javelot, de plongeon ou encore de gymnastique artistique, le geste sportif est si vite exécuté que nous ne pouvons pas vraiment l’apprécier. Grâce à des analyses stroboscopiques basées sur les datas et l’IA, la technologie nous a aidés à le faire dans une très haute qualité et dans un délai très rapide.

 

Qu’en a-t-il été, côté production ?

Les Jeux mettent en scène un si grand nombre de compétitions qu’il était impossible autrefois de produire des highlights (moments clés d’une compétition) sous l’angle de chaque pays, de chaque athlète, de chaque sport. Aussi, avec notre partenaire Intel, nous avons développé un système capable de produire automatiquement des highlights personnalisés, d’une durée variable selon la demande de l’ayant droit, à destination de chaque pays, et non pas seulement de l’anglosphère ou de la sinosphère, et des différentes filières (chaînes linéaires, réseaux sociaux, plates-formes OTT…). L’IA peut vraiment aider à la construction d’un monde multilingue. Durant la quinzaine olympique, nous avons pu ainsi produire plus de 95 000 highlights.

Nous avons aussi alimenté le site Olympics.com et la plate-forme officielle de Paris 2024. Ces services numériques, additionnés à ceux des radiodiffuseurs, ont cumulé 325 millions de visiteurs uniques et l’IA nous a beaucoup aidés, au niveau éditorial, pour choisir en temps réel ce que chaque région du monde voulait connaître sur les athlètes et les compétitions à travers des histoires « behind the scene » et autres.

De plus, en partenariat avec le CIO, nous avons conçu une plate-forme de veille alimentée par l’IA pour protéger les athlètes des menaces et du harcèlement en ligne. Toujours avec l’aide de l’IA, notre collaboration a aussi permis d’optimiser la consommation d’énergie.

 

Par ailleurs, pensez-vous que l’IA puisse guider le choix des téléspectateurs et être pour eux un outil de recommandation ?

Absolument. Sur un événement aussi complexe que les Jeux Olympiques, avec la multiplication des plates-formes et des informations de toutes sortes, les téléspectateurs autrefois étaient complètement perdus, victimes en quelque sorte de l’hyperchoix qui leur était proposé. Ils ne savaient pas où voir quoi. Maintenant, l’IA peut les aider à trouver ce qu’ils cherchent, mais cela demande un travail sémantique intelligent basé sur LLM.

 

Les Jeux de Paris ont aussi marqué une nouvelle étape dans le développement de certains concepts, comme la virtualisation des moyens de production…

Effectivement, nous avons poursuivi la combinaison de l’IA avec d’autres avancées technologiques, comme celle que vous évoquez. À Paris, nous avons produit des épreuves, comme le judo, le tir à l’arc, avec un OB van virtualisé. Nous l’avons fait avec Intel et nous pensons que c’est l’avenir de la radiodiffusion, spécialement pour des méga-événements comme les Jeux Olympiques. L’industrie du broadcast surveille d’ailleurs de près cette évolution parce que tout le monde comprend l’intérêt de ne pas être dépendant de gros moyens de production et les limites qu’ils imposent en termes d’équipements. Maintenant, quand on virtualise le processus, il est évident que l’infrastructure cloud, que nous avons en l’occurrence construite avec Alibaba, doit être très robuste, résiliente, en plus de softwares très spécialisés.

 

Il est également à noter que la plupart des équipements de front-end et back-end sur mesure ont pu être montés, testés et intégrés depuis votre siège à Madrid…

C’est exact. À Paris, nous avons pris possession des lieux très tardivement, grâce à toute une préparation à distance qui nous a permis de déployer très vite les équipements sur site. Même chose pour le Centre international de radiotélévision (en anglais IBC), qui a été construit en moins de quatre mois. Songez qu’en 2004, il avait fallu seize mois pour construire celui d’Athènes. Pourtant, à l’époque, le volume de production n’était que de 3 200 heures, contre 12 000 heures à Paris.

 

Un dernier mot, pour conclure…

Nous devons remercier la France pour ces Jeux incroyables. Parmi tous les Jeux Olympiques que j’ai suivis, ceux de Paris ont été les plus émouvants, les plus visionnaires aussi. La France peut être très fière d’avoir offert au monde de tels Jeux.

 

Extrait de l’article paru pour la première fois dans Mediakwest #60, p.100-108