Situés en Ardèche, les studios Tënk sont centrés sur la postproduction. Quels sont les différents services à disposition ?
Clément Pesenti : Nous avons deux salles de montage image, avec toute la panoplie de logiciels Premiere Pro, Final Cut, Media Composer et Da Vinci Resolve, nous avons aussi une salle de montage son en 5.0 avec Pro Tools, une salle d’étalonnage avec un moniteur FSI Flanders DM241 équipé de Da Vinci Resolve, et un auditorium de mixage de 207 mètres cube avec Pro Tools.

Si Tënk est à la base une plate-forme de streaming centrée sur le documentaire, d’autres types de production (par exemple des courts-métrages de fiction) sont-ils passés par vos studios ?

C.P. : Actuellement non, peut-être que ça va se faire en 2024 pour des courts-métrages, peut-être de l’animation l’année prochaine, parce qu’on est proche de la Cartoucherie, qui est à Valence, et peut-être qu’on fera du documentaire animé. Là on va commencer les discussions, mais pour le moment il n’y a rien de sûr. Comme on est connu exclusivement pour du documentaire, il faut qu’on arrive à se faire connaître sur nos outils et dire qu’on peut accueillir tous types de projets, que ce soit de la fiction, du long, du court, du documentaire, de l’animation… Cela dit, notre corps de métier reste le documentaire, avec par exemple tout le volet « soutien à la création ». On a le dispositif de préachat, donc on préachète des films sur dossier, sur les appels à projets que l’on fait tout au long de l’année, et pour ces films-là, on dispose d’un apport en numéraire et d’un apport en industrie, qui se matérialise par la mise à disposition de nos salles, donc c’est pour ça que ces films viennent faire leur postproduction chez nous. Ces films préachetés sont ensuite diffusés sur la plate-forme.

Pourriez-vous nous donner quelques exemples de productions notables et emblématiques qui sont passées par vos studios ?
C.P. : On a Transfariana, réalisé par Joris Lachaise, qui a eu pas mal de prix l’année dernière.
Annaëve Saïag : Il a notamment été sélectionné à la Sélection Panorama de la Berlinale, à Chéries Chéris et au Corsica.doc. Il a enchaîné beaucoup de festivals en 2023.
C.P. : On a aussi eu Une bosse dans le cœur qui a été primé aux Magrittes en Belgique. C’est un film de Noé Reutenauer, produit par Hélicotronc et Les Films de la Pépinière.
A.S. : Le Spectre de Boko Haram aussi, qui a une très belle carrière de festivals avec notamment Rotterdam où il a gagné le Tiger Award. Il était aussi présent aux Visions du Réel, qui est une sélection très prestigieuse.
L’idée d’avoir des studios en Ardèche semble vous tenir à cœur. Pourquoi cette région précisément ?

A.S. : Nous, on est né d’une histoire du documentaire liée au village de Lussas, qui est un petit village de 1100 habitants. Globalement, il y a une histoire de près de quarante ans de ce village avec le documentaire, avec une association créée en 1979 qui s’appelle « Ardèche Images » et qui a commencé à créer un festival, une école de documentaire et des résidences d’écriture avec un côté pédagogique assez fort. Ce festival, ce sont les états généraux du film documentaire qui se déroulent la troisième semaine d’août, qui sont emblématiques dans le genre que l’on défend. C’est dans cette mouvance qu’est né Tënk, en éditant dans un premier temps la plate-forme, et une fois que celle-ci avait trouvé une certaine stabilité de pouvoir vraiment investir.
Dès le départ, dans l’ADN de Tënk, c’était prévu qu’il y ait tout ce volet technique, d’accompagnement à la création et d’équipements de postproduction. Donc pour nous, les studios ne sont pas venus en Ardèche, c’est l’Ardèche et toute sa culture documentaire qui ont donné naissance à ces studios, donc oui, évidemment qu’on est très attachés à l’environnement que l’on propose où on peut vraiment parler de « résidence de postproduction ». On est dans une bulle très créative entourée de nature, qui permet vraiment de se concentrer pleinement sur la finalisation d’un projet.

Quels sont, selon vous, les avantages de vos studios par rapport à d’autres, qu’ils soient en Auvergne-Rhône-Alpes ou ailleurs ?
C.P. : Le point principal, c’est que l’on propose toute la palette de postproduction : du montage image jusqu’au mixage, on peut faire toute sa postproduction chez nous. On a des workflows qui permettent de se simplifier la vie en ayant un serveur Nexis qui permet de connecter toutes les salles entre elles, et ainsi de s’éviter des copies en passant d’une salle à une autre, on a des données sécurisées, un super auditorium ; il me semble que c’est le deuxième plus grand d’Auvergne-Rhône-Alpes après celui de Pilon à Lyon, qui a été racheté par Poly Son récemment. Tous les retours que l’on a de la part des techniciens sont très positifs.
Un de nos grands avantages est de proposer des solutions de mixage pour des films qui n’ont pas les budgets des grosses productions, mais il y a aussi tout l’écosystème documentaire qui est à Lussas. Quand les réalisateurs viennent à Lussas, ils ont accès à tout un réseau qui permet de distribuer leurs films, car Tënk est aussi un diffuseur.

Pourriez-vous nous parler un peu de vos ambitions pour ces studios ?
C.P. : Ce qu’on ambitionne, c’est d’avoir de plus en plus de projets, qu’ils soient de plus en plus diversifiés avec du court-métrage, de la fiction, du long, de l’animation… On aimerait bien développer des partenariats dans ce sens-là. On va peut-être aussi monter un partenariat avec un studio qui est en Belgique, pour proposer de l’étalonnage cinéma et des services de laboratoire.
A.S. : Les studios Tënk sont encore très récents, ils ont deux ans techniquement.
C.P. : Certaines salles sont là depuis 2018, les salles de montage par exemple, puis l’auditorium est venu compléter l’offre à partir du mois de février 2022.
A.S. : L’appellation des « studios Tënk » et le travail de l’identité de nos studios ont donc commencé il y a deux ans. Ils commencent aujourd’hui à être identifiés, parce que forcément, en étant dans l’industrie documentaire, audiovisuelle et cinéma, les professionnels commencent à voir que nos studios sont là, qu’ils sont de qualité, les techniciens qui passent ont envie de revenir parce qu’ils travaillent dans de très bonnes conditions… Il y a tout ce travail de préparation qui a été fait, il y a le cadre très naturel tout autour des studios qui est propice à la concentration, et ça aussi les professionnels le reconnaissent, il y a donc une fidélisation qui est en train de s’opérer au niveau des projets, des professionnels et des techniciens. Cette fidélisation va s’accentuer car nous avons ces ambitions internationales et de diversification des genres.
Maintenant que nous sommes identifiés en Rhône-Alpes et au-delà, on va pouvoir commencer à mettre en œuvre de plus grands projets. C’est très important de garder le secteur documentaire avec nous, mais c’est très important aussi de pouvoir s’ouvrir à d’autres genres, car ça nous nourrit en tant que spécialistes du documentaire. Le réseau professionnel qu’il y a ici est certes documentaire, mais ça reste un réseau audiovisuel et cinéma.
Dans le cadre de ces ambitions, prévoyez-vous d’ouvrir des studios ailleurs qu’à Lussas ?
C.P. : Pas dans l’immédiat. Pour le moment, on aimerait faire en sorte que ces studios grandissent et se fassent un nom dans ce milieu, qui est assez petit mais qui demande du temps aussi pour se faire une renommée et s’ouvrir à plus de genres audiovisuels. Tënk, c’est avant tout une plate-forme, les studios accompagnent ce soutien-là, à la création et à la diffusion, mais ce n’est pas une entreprise de studios à la base, c’est vraiment une offre complète.

Comment soutenez-vous la création autrement que par vos studios ?
A.S. : On pourrait d’une part dire que la plate-forme est un soutien en tant que tel, on est les primo-diffuseurs de la moitié des films de notre plate-forme, ce qui montre bien qu’on diffuse une création qui n’est pas diffusée ailleurs, donc ça c’est déjà pour nous dans un premier temps de la visibilité pour des œuvres qu’on juge exceptionnelles. Il faut savoir que Tënk, aujourd’hui, c’est à peu près 1 500 films qui sont sur la plate-forme, donc c’est une visibilité pour 1 500 titres qui sont visibles uniquement chez nous, c’est donc presque un rôle de cinémathèque d’avoir ces titres-là qu’on ne peut pas retrouver ailleurs.
Il y a également un dispositif qui accompagne les sorties en salles de documentaires que l’on a choisi suite à une sélection, et c’est un label qui s’appelle « Oh My Doc ! » et qui permet, accompagné de Mediapart, France Culture, le réseau de salles Les Écrans Drôme-Ardèche et la Cinémathèque du documentaire, de mettre en commun nos ressources et de relayer le travail de communication des distributeurs auprès de chacun de nos publics, et donc ça, c’est à peu près une dizaine de documentaires par an que l’on va dans leur sortie salle parce qu’on sait que c’est un moment crucial pour les films, et de surcroît pour les documentaires qui arrivent déjà jusqu’aux salles, ce qui est déjà un exploit.
On remet des prix également, dans pas mal de festivals. Ces prix, ça peut être soit de la diffusion sur notre plate-forme, ou alors des préachats, et il y a un point sur le préachat qui est particulièrement important, c’est qu’un préachat de Tënk aujourd’hui, c’est certes un apport numéraire, un apport en industrie et un suivi artistique des dossiers, mais c’est aussi un déblocage de financements au niveau du CNC et de la région, et on voit qu’environ 90 % des films qu’on a soutenus cette dernière année ont pu, grâce au préachat de Tënk, décrocher des soutiens à la production. C’est donc là aussi que notre soutien à la création s’articule, c’est vraiment un levier de financement pour les films qu’on accompagne aujourd’hui.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #58, p. 96-99