La 35e édition de Sunny Side of the Doc a donné lieu à de nombreuses conférences d’experts, autour de l’IA, de la VR ou encore des alliances transnationales pour la production documentaire.
Global Doc, retours d’expériences
Fondé en 2019, Global Doc est un réseau qui a pour but de rassembler des diffuseurs publics de différentes nationalités autour de projets ambitieux. Il compte déjà parmi ses membres une dizaine de grandes institutions telles que France Télévisions, NHK (Japon), la Rai (Italie) ou encore PBS (Etats-Unis). Certains d’entre eux se sont rassemblés au Sunny Side of the Doc, accompagnés de leurs collaborateurs producteurs, pour parler de deux projets innovants qui n’auraient pas pu voir le jour sans les alliances uniques qu’offre Global Doc.
Le premier est Vikings : la Saga des Femmes, un projet initié par Morgane Production (France) et rendu possible grâce à la collaboration entre France Télévisions et NRK (producteur et diffuseur norvégien). Ce documentaire, en cours de postproduction, dévoile les différentes conditions des femmes vikings, de la gardienne du foyer à la guerrière et stratège politique. « Il était impossible pour nous de faire ce film sans un partenaire norvégien. Nous ne voulions pas faire encore un documentaire sur les vikings avec un point de vue français », explique Sophie Parrault de Morgane Production.
La cadre de Global Doc a donc favorisé un partage de connaissances entre la Norvège et la France pour mettre en images ces destins trop longtemps invisibilisés. « Comme nous l’avons fait avec Lady Sapiens [documentaire sur les femmes à la préhistoires, sorti en 2021, ndlr], nous voulions réécrire cette histoire qui a toujours été contée au masculin. Faire une sorte de nouvelle histoire post-#Metoo », poursuit Sophie Parrault.

La binationalité du projet Vikings : la Saga des Femmes donnera donc naissance non pas à un, mais à deux documentaires qui profiteront aux deux pays. « Nous aurons deux versions. La première apportant un peu plus d’explications pour le public français et une deuxième avec moins d’insistance sur le background pour que ce ne soit pas redondant pour le public scandinave qui connaît déjà bien cette période de l’histoire. »
Global Doc a aussi permis au projet d’avoir accès à un partenaire prestigieux pour la création des images. Vikings : la Saga des Femmes mélange en effet des prises de vue réelles à des séquences tournées dans un jeu vidéo Ubisoft, « Assassin’s Creed Valhalla » (sorti en 2020) dont l’intrigue prenait place à l’ère Viking. « Pour nos jeux vidéo, nous recréons des monuments, les manières de parler et de se mouvoir des personnages grâce à une collaboration minutieuse avec des historiens. Et nous sommes très fiers de mettre ce savoir au service de la production documentaire », s’enthousiasme Amy Jenkins, directrice des alliances stratégiques chez Ubisoft.
Ce savoir a également profité à un autre projet né au sein de Global Doc : The Lost Azuchi Castle, une production Gedeon avec pour partenaires France Télévisions et le diffuseur japonais NHK. Ce documentaire retrace la création du château d’Azuchi (construit entre 1576 et 1579) aux environs de Kyoto jusqu’à sa destruction par un incendie en 1582. « Nous avons parlé avec Yoko Fukuyama [productrice chez NHK, ndlr] et nous nous sommes rendu compte qu’ils faisaient également des recherches dessus. Grâce à eux, nous avons eu un accès exclusif aux fouilles du site archéologique », raconte Stéphane Milliere, président de Gedeon Media Group. C’est alors qu’Ubisoft est entré en jeu. « Pour leur prochain jeu “Assassin’s Creed Shadows” [sortie prévue en novembre 2024], ils avaient déjà reconstruit le château d’Azuchi. Nous avons donc pu bénéficier de leurs images. »
« Sans Global Doc, nous n’aurions jamais pensé à nous associer avec des producteurs français pour ce projet. Ce réseau permet de donner à voir ce qui n’a jamais été vu auparavant, qu’il s’agisse des histoires ou des technologies utilisées », conclut Yoko Fukuyama.
Avec la VR, le documentaire entre en mutation
Grâce aux innovations technologiques, le documentaire n’est plus obligé de se contenter de simples écrans de télévision ou de cinéma. Afin de toucher d’autres publics, il s’adapte en changeant de format (VR, jeux) et s’infiltre dans de nouveaux lieux (expositions immersives, festivals itinérants). Lors du Sunny Side of the Doc, des producteurs de documentaires et un artiste VR se sont réunis pour faire état de leurs pratiques.
- Amener le public vers la VR
« Il ne faut pas seulement amener les gens vers le documentaire. Il faut aussi amener le documentaire jusqu’au public », commence Philippe Rivière, directeur du numérique d’Art Explora, une fondation qui vise à promouvoir le dialogue entre les arts et les publics à l’échelle locale, nationale mais aussi internationale.
Dans la lignée de sa maxime, il présente le projet Art Explora Festival, un festival itinérant qui promène ses œuvres grâce à un bateau dans une quinzaine de pays méditerranéens. Entre les expositions et les performances (danses, concerts, DJ sets) qui mettent la culture méditerranéenne à l’honneur, le documentaire a réussi à se faire une place sous forme d’expériences VR. « Nous voulions raconter l’histoire de trois grandes villes importantes dans cette zone géographique : Athènes, Venise et Alexandrie. Nous avons donc créé trois expériences VR d’une dizaine de minutes en collaboration avec Ubisoft », poursuit Philippe Rivière.
Tout comme ses collaborations avec les documentaires 2D, Ubisoft est allé piocher dans les images construites pour les précédents volets d’« Assassin’s Creed » (saga de jeux vidéo explorant différentes périodes de l’histoire et de multiples pays) pour construire ces mini-documentaires en VR. Un atout non négligeable pour Philippe Rivière : « Ubisoft est une véritable marque, bien connue du grand public qui s’est alors empressé d’essayer. »
Sauf que ce large public – majoritairement composé de personnes n’ayant jamais testé un casque VR – se doit d’être guidé correctement pour vivre une expérience optimale. « Il fallait aider les gens à appréhender ce nouvel outil en intégrant des petites scénettes d’introduction pour s’adapter à l’interactivité », détaille Amy Jenkins, directrice des alliances stratégiques chez Ubisoft.
Pour Philippe Rivière, les résultats de cette expérience ont été très positifs. « Le but du festival est d’amener de nouveaux publics vers la cuture, et notamment vers la culture numérique. Grâce aux mini-documentaires en VR, beaucoup de gens ont pu découvrir ce medium. Nous pensions que cela n’intéresserait que les jeunes, mais finalement, dans le pavillon VR nous avions toutes les générations. »

- Un nouveau potentiel d’écriture
Pour Darren Emerson, réalisateur et cocréateur de la société de production londonienne East City Films (spécialisée dans les technologies VR, AR et la vidéo 360°), se tourner vers la réalité virtuelle est aussi un moyen d’explorer différemment certaines thématiques bien connues du grand public. « Nous avons été contactés par le Musée de l’Holocauste de l’Illinois pour créer une expérience VR à intégrer au parcours du musée », raconte Darren Emerson.
S’attaquer à une telle thématique en adoptant un angle « POV » (point of view) pouvait être risqué mais le réalisateur a décidé d’utiliser toutes les ressources de l’outil. En mettant le casque, le spectateur se met dans la peau d’une personne qui accompagne une survivante de l’Holocauste sur les traces de son passé. « Il fallait penser le storytelling, et j’ai vite voulu faire une histoire très personnelle. La VR est aussi un bon moyen pour entrer dans le monde personnel de quelqu’un, de se rapprocher d’elle. »

Pour créer son documentaire, Darren Emerson a alors rencontré une survivante française de l’Holocauste, Marion Deichmann, qui lui a raconté son enfance dans les camps où elle a été enfermée avec sa mère. « Quand Marion parlait de sa mère, on pouvait vraiment sentir sa présence. La VR a accentué ce sentiment, celui de la proximité, du souvenir. » Cette œuvre d’une vingtaine de minutes appelée « Letters from Drancy » a été présentée lors de la 80e édition de la Biennale de Venise, en 2023.
- Repenser le business model
Même si les nouvelles possibilités narratives enchantent le réalisateur et producteur Darren Emerson, il y voit cependant certains freins au développement de la VR. « Ces œuvres sont souvent faites pour les festivals mais elles peinent à en sortir. Il est très difficile de faire découvrir aux gens notre travail. » Quand bien même, elles existeraient à l’intérieur des musées, cela ne suffit pas toujours pour atteindre un large public. « On veut créer des œuvres exceptionnelles mais le fait est qu’elles ont besoin d’espace. Dans 300 m2, on peut mettre entre dix et douze personnes en même temps, ce qui est peu », poursuit-il.
Pour être sûr que les œuvres puissent rencontrer leurs audiences et surtout être rentables, Darren Emerson insiste sur deux points. « Il faut rentabiliser l’espace, afin de mettre plus de personnes en même temps dans une même pièce. De même, il faut garantir la pérennité des œuvres. Puisque cela nécessite une grande installation, il faut que l’expérience dure à minima une dizaine de jours. C’est la création et l’installation qui coûtent le plus cher, une fois qu’elles ont été rentabilisées, l’expérience peut continuer de tourner et nous pouvons faire de véritables bénéfices », détaille-t-il.
Selon le réalisateur, un autre axe gagnerait à être exploré dans les années à venir. « Pour toucher le plus large public, il nous faut également penser à l’accessibilité de nos œuvres. Chez East City Films, nous faisons des formations qui vont dans ce sens. Nous développons certaines expériences avec des versions assises pour les personnes à mobilité réduite. Ou encore des versions qui ne passent que par l’audio pour les malvoyants. »
Pour Philippe Rivière d’Art Explora, ces différents freins pourront être levés dans les prochaines années. « Il faut bien se rappeler que nous n’en sommes qu’au début. Nous finirons par trouver notre business model car une chose est sûre : le public est vraiment très intéressé. »
L’IA au service des archives documentaires
Grâce à sa gestion et création de métadonnées, l’IA peut être d’une grande aide en ce qui concerne l’archivage des données et des vidéos. Un travail que l’intelligence artificielle peut faire à grande échelle, comme en témoigne Guillaume Meyer, journaliste à l’agence de presse AFP. « Nous ne pensions pas que nos news et photos pouvaient avoir valeur d’archive. Une fois que nous nous en sommes rendu compte, le stock à gérer et à valoriser était immense. À présent l’IA entre en jeu car elle nous permet de travailler sur la curation de nos contenus. »

Le rôle de cet archivage se révèle essentiel, surtout lorsque les archives sont menacées par la situation du pays qui les héberge. Hadi Al Katib, managing director de Mnemonic (ONG dédiée à l’archivage des contenus digitaux dans les pays victimes de violation des droits humains et de crimes internationaux), insiste sur ce point : « En Syrie par exemple, nous conservons et archivons tous les contenus publiés par les citoyens qui témoignent des crimes de guerre. Si jamais ceux-ci sont retirés d’Internet, nous en aurons toujours une copie. Cette fois-ci l’archive revêt une importance légale : elle devient une preuve. »
Outre l’aide pour l’archivage, l’IA peut également aider à des traitements annexes – mais néanmoins cruciaux – comme le rappelle Virginia Bazan-Gil, secrétaire générale de FIAT/IFTA (Fédération internationale des archives télévisuelles) : « Grâce à l’IA, on peut coloriser des archives, créer des sous-titres et des traductions et même faciliter le montage en accolant aux séquences des métadonnées très précises. Cela peut aussi aider à rendre les archives plus inclusives, en utilisant une IA capable de générer des sous-titres en langages des signes. »
Si tous ces usages sont bénéfiques, un autre attire l’attention des membres du panel durant la conférence : à présent l’IA ne se contente plus de faciliter l’archivage, elle est aussi capable de créer des archives de toute pièce à l’image du travail réalisé par le photojournaliste Michael Christopher Brown. Son œuvre « 90 Miles » (2023) est une série de photographies rapportant les conditions de voyage des émigrés cubains. Sauf qu’aucune de ces prises de vue n’est réelle car elles ont toutes été réalisées grâce à l’intelligence artificielle.
Cette œuvre a poussé Paul Melcher, directeur général de MelcherSystem (société de conseil spécialisée dans la technologie visuelle), à s’interroger : « Le fait que des images soient générées par l’IA n’est pas un problème. Cela peut même être un très bon outil, pour les documentaires ou de simples illustrations. Cependant, il faut pouvoir labelliser ces images afin de ne pas les confondre avec la réalité. C’est le défi auquel nous devrons faire face dans les prochaines années. »
Des outils se mettent actuellement en place pour faire face à ce nouveau challenge. Paul Melcher présente l’indicateur développé par la C2PA (« The Coalition for Content Provenance and Authenticity » qui regroupe – entre autres – Adobe, Intel, Microsoft et Intel). Cet indicateur nommé Content Credentials permet d’intégrer des marqueurs invisibles à un contenu sous forme de métadonnées. Ainsi, les utilisateurs peuvent connaître l’origine de l’image regardée (prise de vue réelle ou générée par l’IA) ainsi que d’autres informations telles que la date de création ou le nom de l’auteur.
Parallèlement, la Archival Producers Alliance (association internationale fondée en 2023, regroupant plus de 350 producteurs d’archives) a élaboré un guide pour l’usage de l’IA dans les documentaires qui sera publié en septembre 2024. Composé de quatre parties, ce guide revient sur l’importance des sources primaires dans la création d’archives générées par l’IA, le besoin de transparence et de labellisation de ces contenus ainsi que les considérations légales et éthiques concernant l’utilisation des archives crées via l’IA. « Il s’agit d’un document éthique et non légal », rappelle Stephanie Jenkins, productrice new-yorkaise et membre d’Archival Producers Alliance.
« Nous devons aussi insister sur le fait qu’une archive générée par l’IA doit bénéficier des mêmes soins que ceux accordés à des travaux de reconstitution. Pour ce faire, il faut nourrir l’IA avec les mêmes données, les mêmes recherches », insiste Stephanie Jenkins.
Une question se pose alors : un institut en charge de la protection des archives doivent-il communiquer avec des entreprises développant des logiciels IA afin d’entraîner leurs algorithmes et élaborer des archives IA plus réalistes ? Si les membres de panel peinent à trouver une réponse univoque, ils s’accordent néanmoins sur un point : chaque contenu issu de cette collaboration se doit d’être labellisé comme tel.
Pour vivre en direct les prochaines conférences du Sunny Side, rendez-vous à La Rochelle du 23 au 26 juin 2025.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #58, p. 106-109
[envira-gallery id= »147460″]