Les technologies du présent ont toujours une préhistoire, à l’exemple de l’intelligence artificielle (IA). « Dès 1956, des recherches sont entreprises pour créer des machines intelligentes qui simulent la façon dont les humains pensent », rapporte Thomas Decieux, l’un des speakers de l’édition 2023 du Sportel (23-25 octobre à Monaco), en charge du sport pour l’EMEA et l’Asie-Pacifique chez Harmonic. Il faudra toutefois attendre plusieurs décennies avant que ne soient posés les jalons que l’on connaît : d’abord les technologies d’apprentissage, en 1997 pour le machine learning et en 2017 pour le deep learning, puis l’IA générative, popularisée par ChatGPT, en 2021.
Déjà conquérante dans de nombreux champs d’application, comme la reconnaissance faciale lors de l’accès au stade, la prédiction d’un risque de blessure ou encore l’extraction des vidéos de son choix, l’IA s’invite désormais dans les systèmes de commentaires, favorisant du même coup la localisation, une tendance forte qui aujourd’hui entraîne le monde du sport.
Des technologies de clonage de voix ou de commentaires multilingues, selon le cas, ont ainsi été testées en 2023 lors de plusieurs événements sportifs, comme le tournoi de Wimbledon, en collaboration avec IBM, les Masters de golf et les derniers Jeux européens, ici avec le concours d’European Athletics et Eurovision Sport.

Avec Spalk, le sport a trouvé sa voix
Par opposition à ces solutions embarquant de l’intelligence artificielle, celle proposée par l’américain Spalk, présent pour la première fois au Sportel, affirme son originalité en permettant au sport de trouver sa voix sans recourir à des algorithmes mais en utilisant les ressources du cloud.
« Pour de nombreux détenteurs de droits, qui opèrent déjà une plate-forme OTT ou qui sont en passe de le faire, en particulier sur les marchés où ils n’ont pas de partenaires de diffusion, l’essentiel de leur stratégie consiste à localiser des flux de diffusion multilingues – à la fois des commentaires et des graphiques – afin de susciter un engagement plus profond de la part des publics du monde entier », contextualise Tom Read, directeur commercial et l’un des vingt-huit collaborateurs actuels de l’entreprise, dont le siège social est à New York, avec des bureaux à Auckland (ingénierie et production), Milan (ventes), Londres (ventes) et Cologne (ventes et production).
Spalk fournit ainsi des solutions de localisation de contenu et de production de commentaires à distance à des diffuseurs (Sky TV, Dyn Media, SPOTV…), des organisations sportives (la NFL et la MLB aux États-Unis, la DFL en Allemagne, la LFP en France…) et des sociétés de production (Infront, Sportradar…) qui souhaitent ajouter une langue locale, voire un dialecte, à un flux entrant.
« Notre produit principal est notre studio de commentaires virtuel qui permet à un commentateur de diffuser un contenu depuis chez lui en utilisant son ordinateur portable, sa connexion Internet domestique et son microphone. Nous pouvons ensuite diffuser ce contenu, avec un son et une vidéo parfaitement synchronisés, à tout type d’ayant droit (chaîne linéaire, plate-forme OTT, réseau social, station de radio…) », décrit le responsable.
Une équipe en interne peut par ailleurs se charger de la gestion des flux de diffusion multilingues à la place des clients. De plus, « nous disposons du plus grand marketplace au monde de commentateurs indépendants dans plus de cinquante langues que nos clients peuvent utiliser pour trouver un commentateur spécifique pour leurs émissions. »
Ainsi, à la suite du lancement en 2023 de sa nouvelle plate-forme en Islande, la Ligue française de football professionnel (LFP) utilise actuellement les services de Spalk, qui lui fournit des commentaires islandais pour les matches de Ligue 1.
Du côté des diffuseurs, c’est aussi le cas de Sky qui, selon Nicolas Jelsch, son directeur des sports, voit dans la solution de localisation de contenu fournie par l’entreprise américaine le moyen d’augmenter l’audience globale de ses programmes et la promesse d’une connexion plus profonde avec ses abonnés suisses de langue française et allemande dans les prochaines années.
« Les workflows cloud nous permettent d’évoluer facilement afin de fournir autant de flux de diffusion multilingues ou alternatifs que nécessaires ou demandés sur le même événement », souligne Tom Read. De plus, ces workflows permettent des économies représentant jusqu’à 80 % des coûts liés à l’installation de commentateurs dans les stades.
Si Spalk crée exclusivement dans le cloud, la livraison, elle, peut s’effectuer aussi par satellite. « Pour l’uplink et le downlink, nous faisons appel aux services d’un opérateur extérieur », précise l’exposant. Quant au risque d’erreur, « il est assez faible mais pas nul », admet ce dernier, avant de développer : « La cause en est le plus souvent la connectivité du commentateur. Cependant, chez Spalk, nous garantissons une redondance grâce à la mise en place de plusieurs connexions simultanées (Ethernet + hotspot 4G/5G sur wi-fi). »
Globant, acteur majeur de la transformation digitale de l’industrie du sport…
Comme Spalk et plusieurs dizaines d’autres sociétés (170 au total), Globant participait à son premier Sportel. Créée en 2003, l’entreprise, dont le siège social se trouve à Buenos Aires (Argentine), est présente sur les cinq continents et collabore entre autres avec Google, Electronic Arts et Santander.
Forte de 27 500 collaborateurs répartis dans trente pays, dont une centaine en France depuis 2019, Globant figure dans le classement des dix plus grandes entreprises œuvrant dans l’industrie du sport. En 2022, son chiffre d’affaires s’élevait à 1,8 milliard de dollars, dont 5 à 10 % sont imputables au sport.

« Chez Globant, nous parlons de moins en moins de transformation digitale et de plus en plus de réinvention des industries. Historiquement, nous étions concentrés sur la construction de solutions digitales. À présent, nous nous positionnons davantage en amont de la chaîne de valeur dans l’écosystème du sport et de l’innovation. Nous accompagnons aussi nos clients sur la partie marketing en les aidant à déployer ces solutions sur le marché et à recruter de nouveaux utilisateurs », expose Paul Depré, directeur media et gaming pour l’Europe.
Dans l’univers du sport, la Fédération internationale de football (FIFA) fait figure de référence à part pour l’entreprise. Il y a d’abord FIFA.com, qui réunit tout le contenu éditorial et donne accès aux fans à des données sur les équipes, les tournois, les résultats, les temps forts des matches et de la vie interne (élections…) de l’instance basée à Zurich. Puis il y a FIFA Plus, qui regroupe les outils numériques et fait office de plate-forme de streaming sur laquelle les fans accèdent librement à des matches historiques, des documentaires sur les joueurs ou les tournois, et même à des matches en direct.
Tous domaines confondus, Globant pilote la mise à jour des applications, la création de nouvelles fonctionnalités et la mise à l’échelle. Il fournit également à l’équipe éditoriale de la FIFA les outils nécessaires à la publication de nouveaux formats et supports.

Le club de basket-ball des Clippers de Los Angeles fait également confiance à l’entreprise. « Globant a été choisi pour orchestrer, par le biais de partenariats stratégiques ou technologiques, la transformation digitale du club et de sa future arena (Intuit Dome), qui sera opérationnelle en 2024, et en faire un modèle pour toute la NBA. Cela inclut la reconnaissance faciale lors de l’accès au stade, l’engagement des fans via des expériences connectées et immersives, ou encore le marketing avec des campagnes ciblées, notamment sur les écrans géants », détaille Paul Depré.
Plus récemment, la Major League Rugby (MLR), créée en 2017 en Amérique du Nord, est venue s’ajouter à la liste des 1 200 clients actifs dans le monde, tous secteurs confondus, avec lesquels l’entreprise travaille.
Si l’on s’attarde davantage sur les services proposés par Globant, ces derniers couvrent le design et la conception d’outils mobiles et Web pour les fans, les applications de billetterie et la création d’expériences dans le métaverse pour les sportifs, comme c’est déjà le cas pour trois joueurs de football argentins.
En outre, la société dispose d’un studio pour permettre à ses clients qui ne veulent plus être sur des serveurs de migrer leurs applications et leurs données vers le cloud. Un autre studio est dédié au gaming pour la création de jeux vidéo sur mobile, console ou PC. « Notre expertise sur le jeu vidéo, le métaverse et l’eSport est unique », affirme Paul Depré. « Depuis quinze ans, nous sommes au cœur des développements de tous les jeux de sport d’Electronic Arts et nous profitons de l’expérience de notre équipe interne d’eSport, qui participe notamment à League of Legends. »
…et partenaire de la Liga espagnole de football dans Sportian
Quant à la partie « produits », elle est désormais l’affaire de la nouvelle entité baptisée Sportian. « Il y a dix-huit mois, par le biais d’une joint-venture créée avec la Liga espagnole de football dans le but de gérer sa filiale LaLiga Tech, nous avons hérité de toutes les solutions technologiques (plate-forme OTT, applications mobiles, sites Web…) qui s’adressent en premier lieu aux clubs ibériques et que nous développons afin d’attirer d’autres sports », souligne Paul Depré, citant l’exemple d’un CRM conçu pour les associations sportives et les clubs.
Parmi ces produits se détache Mediacoach, un ensemble hardware/software qui fournit aux staffs techniques et aux équipes médicales des données de performance en temps réel pour un meilleur suivi des sportifs, grâce à l’installation de caméras dans les stades et sur les terrains d’entraînement, et à l’intelligence artificielle.
Dans ce domaine, Globant revendique une dizaine d’années d’expertise. « Dans le sport, l’IA va, par exemple, nous permettre d’aller plus loin dans la segmentation et la collecte de données à des fins prédictives sur l’état de santé d’un joueur ou sa capacité à répéter des efforts de haute intensité », illustre Paul Depré.
De même, sur FIFA Plus, les algorithmes proposent à chaque utilisateur le contenu le plus pertinent. « L’une des grandes tendances actuelles tourne autour de l’engagement des fans. Longtemps, ils ont été traités comme une masse uniforme, impersonnelle. Aujourd’hui, nous avançons vers une hyper segmentation pour mieux les connaître et répondre à leurs besoins à travers de nouveaux canaux de distribution (plates-formes OTT, Fast TV…) et des expériences sur mesure offertes par le digital et l’IA. »
Sous le nom de Globant X a été créée toute une gamme de produits qui repose sur les algorithmes, comme MagnifAI pour l’automatisation des tests d’application. Mais c’est surtout avec Genexus que Globant se projette dans le futur. Ce produit permet de créer des expériences digitales de bout en bout. « Il suffit de décrire dans une interface texte l’application mobile ou Web que vous souhaitez pour que Genexus la “crée” en une vingtaine de minutes grâce à l’IA générative qui se charge de compiler toutes les données qui structurent l’application », explique Paul Depré.
Pour suivre au plus près les tendances du marché, l’entreprise devrait lancer de nouveaux studios, qui deviendront des centres d’expertise pour les différentes industries avec lesquelles elle travaille. « Aujourd’hui, le sport s’apparente à du divertissement. Cela signifie qu’une discipline donnée n’est plus seulement en compétition avec une autre mais avec Twitch, Fortnite, etc. Il est donc vital de comprendre comment les acteurs issus de différentes industries réussissent à capter l’attention des fans. C’est ce que nous nous efforçons de faire en profitant des expertises que nous avons déjà développées avec des clients comme Disney ou Google. »
Enfin, suite au rachat du français Pentalog en mai 2023, Globant devrait acquérir d’autres entreprises dans les prochains mois pour renforcer sa présence à travers le monde. Après s’être établie dans la zone Asie-Pacifique durant l’été dernier à l’occasion de la Coupe du monde féminine de football qui s’est jouée en Australie et Nouvelle-Zélande, l’entreprise a annoncé son implantation au Portugal.

La Fast TV pour une première
Plus inédite aura été l’attention portée cette année à la télévision en streaming financée par la publicité. Tout comme l’OTT, celle-ci permet aux détenteurs de droits de s’auto-distribuer et d’atteindre de nouvelles audiences à un coût minimal. Elle peut aussi leur offrir la possibilité de monétiser leurs archives sur étagère. D’autre part, selon certains experts, son déploiement pourrait conduire à une thématisation plus fine de l’offre de programmes, avec des chaînes centrées sur un sport, un club, sinon un sportif.
Maintenant, si l’atout majeur de la Fast TV est de concilier le meilleur des deux mondes : d’un côté la force de distribution du linéaire et les avantages d’un rendez-vous pour regarder la télévision, de l’autre la flexibilité et le sur-mesure d’un service de streaming, le sport y est encore sous-représenté : moins de 10 % des chaînes Fast dans le monde lui sont dédiées.
De plus, les programmes de stock y sont encore majoritaires. Néanmoins, selon un bon connaisseur du sujet croisé sur place, le flux, spécialement les sports de niche qui ont du mal à s’installer sur les écrans traditionnels, va contribuer avant longtemps à stimuler la croissance de cette nouvelle télévision. Dans le monde, ses revenus devraient ainsi tripler au cours des cinq prochaines années.
En captant l’argent des annonceurs et des sponsors, la Fast TV ne pourra que grandir. Et l’annonce, faite en septembre, de la commercialisation en France des espaces publicitaires de Samsung TV Plus par la régie du groupe TF1 tendrait à montrer que sa croissance ne se fera pas au détriment de la télévision telle qu’on la connaît, mais avec elle. Un peu comme on a pu l’observer pour Internet dont le développement, en dernière analyse, doit beaucoup aux médias traditionnels.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #55, p. 102-106