Nous sommes face à l’avancée (inexorable ?) de la robotisation et de l’automatisation qui touche aujourd’hui de plus en plus de secteurs, et celui du broadcast n’est pas épargné. Revenons sur cette mutation qui opère depuis vingt ans, et sur les critères qui permettent encore de choisir entre la caméra de plateau et la caméra PTZ.
État des lieux
Au début des années 2000 sont apparues les premières tourelles motorisées pan tilt heads, sur lesquelles venaient se monter des caméras box équipées d’optiques broadcast. Ces systèmes en éléments séparés conservaient la qualité d’image des caméras de plateau mais leur coût et leur complexité (câblage, équilibrage, compatibilité des éléments, protocoles de contrôle), en faisaient des produits haut de gamme réservés aux gros acteurs du broadcast.
Vers 2010 sont apparues les premières caméras « tout-en-un » qui intégraient l’optique, la tête de caméra et la motorisation dans un unique bloc compact, HD qui plus est. Nous les appellerons caméras PTZ (Pan Tilt Zoom) dans la suite de l’article. Certes, les capteurs de ces caméras PTZ, généralement de 1/4” ou 1/3”, ne correspondaient pas au standard broadcast 2/3”, cependant leur légèreté, leur simplicité de mise en place, le contrôle sur IP et leur faible coût permirent l’installation à demeure de plusieurs de ces caméras là où jamais une caméra de plateau n’aurait mis son pied : salles parlementaires, studios de radio, écoles et amphis, auditoriums, petites salles de concert, théâtres, lieux de cultes etc.
Entre caméra plateau et caméra PTZ, une troisième voie existe combinant les avantages de la caméra de plateau et du mouvement motorisé pilotable à distance des PTZ: Il s’agit de placer des caméras de plateau sur des têtes robotisées supportant de lourdes charges.
Ces solutions qui existaient déjà début 2000 et ont été remises au goût du jour par l’arrivée sur le marché de nouveaux équipements robotiques très performants parfois venant du monde de l’industrie et adaptés au monde du broadcast. Cela permet de combiner les avantages de la caméra de plateau – utilisation d’optiques broadcast, de téléprompteurs, d’outils de vision traditionnels (télécommandes de caméras) – avec certains avantages de la caméra PTZ comme le pilotage à distance mutualisé, la précision, l’automatisation des mouvements mais aussi la possibilité de faire de la réalité augmentée (AR) ou de la réalité virtuelle (VR). Les inconvénients sont un coût plus élevé, une mise en œuvre plus complexe et un poids important. Quel que soit le système retenu : caméra PTZ ou caméra de plateau sur tête robotisée, un seul point commun : il n’y a plus de cadreur derrière la caméra.
Que choisir ?
Les questions qu’il faut se poser avant de choisir entre caméra traditionnelle et caméra PTZ peuvent se résumer ainsi :
– Est-ce que je dispose de beaucoup d’espace ?
– Est-ce que je dispose de suffisamment d’opérateurs ?
– Est-ce que j’ai le budget (compter environ 50 000 à 80 000 € pour un ensemble caméra de plateau avec optique, voie de commande et télécommande) ?
– Est-ce que j’ai besoin de la qualité d’image et d’optique d’une caméra de plateau broadcast ?
– Est-ce que j’ai besoin de souplesse de cadrage : caméra à l’épaule ou steadycam ?
– Est-ce que j’ai besoin d’utiliser un téléprompteur ?
À chaque réponse négative, la caméra PTZ peut être une solution. Reprenons ces sujets un à un.
- L’espace : la caméra PTZ peut être accrochée au mur et ne vient pas grignoter des mètres carrés au sol, ce qui est appréciable pour les salles de spectacles où chaque mètre carré est une place (à vendre) pour le public. Une caméra PTZ placée en hauteur ne viendra pas non plus obstruer la vue du spectateur. Aussi, c’est la seule solution pour les plateaux très exigus comme les studios de radio. Ces caméra PTZ au design souvent lisse et élégant, peuvent faire partie du décor et il n’est pas dérangeant de les voir à l’antenne. Au contraire, avec des caméras de plateau, il est plutôt convenu de ne pas voir les cadreurs à l’écran, ce qui limite les axes de prise de vue.
- La disponibilité des ressources: les systèmes PTZ offrent la possibilité d’exploiter plusieurs caméras avec un seul opérateur notamment grâce à des rappels de mémoires de position (Pan, Tilt, Zoom), mais aussi le cas échéant de données de colorimétrie (balance de blanc), diaph et point.
- Question Budget : le prix d’une unité de tournage plateau standard (caméra + CCU + RCP + optique + viseur + pied + reports de commandes) peut vite s’approcher des 100 000 euros. Un système de caméra PTZ standard que l’on va trouver sur des plateaux comme LCI, BFMTV, France Info TV, France TV, ne va pas dépasser les 10 000 euros, incluant le contrôleur partagé, et à peine plus avec la liaison fibre.
- Qualité d’image: les optiques 2/3” interchangeables offrent un plus grand choix et souvent une meilleure qualité d’image que les zooms intégrés des caméras PTZ le plus souvent en 1/3”. Les caméras PTZ HD les plus abouties offrent cependant des performances en basse lumière, en définition et en colorimétrie qui sont acceptée par les chaînes TV les plus exigeantes comme LCI, France TV, Canal +, BFM TV etc.
- Cadrage : certaines valeurs de grands angles ou de zooms extrêmes ne seront pas possibles avec les PTZ car les optiques intégrées ne sont pas interchangeables. Pour les autres cas, la PTZ fonctionnera très bien avec en général des zooms de 12x à 24x. Si le type de production nécessite un cadrage très souple et réactif, il sera nécessaire d’avoir une caméra à l’épaule ou un steadycam, voire une caméra de poing, mais surtout un opérateur humain derrière. Les caméras PTZ présentent aussi un avantage : la possibilité d’automatiser le rappel des positions. Un exemple classique est celui des salles parlementaires où plusieurs dizaines voire centaines de personnes peuvent prendre la parole. En appuyant sur un bouton pour ouvrir son micro, la personne va en même temps (et à son insu) rappeler une position de caméra pour être cadrée automatiquement et presque instantanément.
L’exemple de TF1 et LCI
En pratique, prenons les exemples des chaînes TF1 et LCI qui sont aujourd’hui entièrement robotisées et penchons-nous sur les raisons de ces choix. Dès l’année 2000, la robotique a commencé à se généraliser sur LCI, puis en 2003 sur TF1. À partir de 2016, le choix chez LCI était de profiter de la discrétion et du faible coût et des caméras PTZ pour multiplier les points de vue (plus de quinze caméras Panasonic HE130 sur le plateau et une caméra box Sony P1).
Pour Jean-Pascal Lefort, directeur adjoint technique News Factory chez TF1 : « au-delà de l’aspect économique, les caméras robotisées permettent d’avoir une écriture rythmée, calée et identique d’un jour à l’autre, ce qui rend aussi la chaîne facilement identifiable par le spectateur ». Pour toutes ces caméras, une seule personne est nécessaire pour la vision et le contrôle.
Depuis le passage sur la TNT gratuite en 2016, le plateau de LCI comporte quatre zones de décor pour les différentes émissions. Dès lors, le choix de nombreuses caméras PTZ nécessite une préparation importante, notamment des lumières. L’éclairage doit être excellent, très homogène et bien calibré en couleur et en niveau pour ne pas avoir à reprendre la colorimétrie en fonction des émissions.
Sur TF1, le plateau du JT est entièrement robotisé. La solution mise en place est celle de caméras de plateau Sony HDC-1500 montées sur des têtes robotisées Ross (Pan Tit), elles-mêmes placées sur des chariots Ross évoluant sur des rails (quatre chariots pour deux rails). Une cinquième HDC-1500 est placée en hauteur sur une colonne avec tête robotisée et une sixième sur tête robotisée également. « À la différence des JT d’il y a 20 ans, où le présentateur restait assis à la table, aujourd’hui dans toutes les rédactions on bouge », précise Jean-Pascal Lefort. La réalisation est devenue plus dynamique : le décor est un écran à 360° (pour illustrer, argumenter les propos du présentateurs et chroniqueurs), le présentateur se lève, se rassoit, les valeurs de plans varient quasiment entre chaque sujet, avec des mouvements de caméras précis et reproductibles à l’identique pour chaque JT. Outre le fait de permettre un contrôle à distance, la robotisation permet aussi l’utilisation de décors virtuels. En effet, certaines tourelles sont capables de fournir des données de position et de mouvement, exploitées pour adapter le décor virtuel en temps réel.
Le cas des camions-régie
Chez les prestataires amenés à se déplacer avec des camions-régie, la caméra de plateau traditionnelle est encore la norme dans les captations de matchs de foot, et autres événements culturels ou sportifs. La qualité de l’image, l’utilisation de zooms (au-delà de 40x ou 100x), la simplicité de la connexion fibre qui permet de se déployer rapidement, et l’agilité du cadreur, sont autant de raisons pour choisir une caméra de plateau. Cependant, il y a dix ans déjà, Euromedia s’était équipé de plusieurs dizaines de caméras PTZ, idéales pour les programmes de téléréalité (multiplicité des points de vue et caméras cachées dans les décors).
Pour une mise en place rapide des caméras, Euromedia avait fait développer une liaison fibre pour ces caméras. Le spécialiste de la fibre Jenoptec avait été choisi, suivi depuis, avec un grand succès, par Ereca qui a développé des adaptateurs fibre SMPTE pour un grand nombre de caméras PTZ du marché. Si bien qu’aujourd’hui il est à peu près aussi facile de déployer des caméras PTZ, que des caméras de plateau, ce qui est désormais courant pour des petites prestations où on peut se contenter des plans relativement fixes.
Du côté des fabricants
Côté fabricants, les modèles PTZ HD sont déjà bien installés, comme la BRC-H800 (mono capteur 1”) de Sony que l’on va trouver chez Europe1 (40 caméras) ou dans le nouveau bâtiment du groupe Altice Média ( BFM TV, BFM/RMC/I24 News), ou la HE130 (tri-capteur 1/3”) de Panasonic chez LCI, France TV ou encore Radio France. Les nouveaux modèles comme les AW-UE150 et AW-UE100 de Panasonic ou les BRC-X400 et SRG-X400 de Sony intègrent désormais des capteurs 4K et le protocole NDI | HX de Newtek. Panasonic étoffe aussi son catalogue avec une offre de produits robotiques tierce partie. On trouvera notamment des colonnes élévatrices Panapod (de Polecam), des chariots sur rail (Technopoint), des bras robotisés (Cambot System de KST) ou des têtes robotisées Robyhead (de Movicom) supportant des charges lourdes. Aussi les caméras PTZ 4K Panasonic UE150 et la nouvelle UE100 utilisent le protocole FreeD permettant d’envoyer toutes les données de position de la caméra (Pan, tilt, zoom, point, diaph), vers des applications de réalité augmentée ou studio virtuels.
En guise de conclusion
Alors, caméra de plateau ou caméra PTZ, que choisir ? Puisqu’ une caméra de plateau peut aussi être robotisée, la question qui importe est en fait : « Avec ou sans cadreur ? ». C’est la question de l’homme contre la machine, les facultés cognitives humaines contre l’intelligence artificielle.
Le pilotage automatique de caméras est encore à ses balbutiements avec la détection de mouvement, le suivi de features dans l’image, la détection faciale, etc. Si aucun robot ne remplace aujourd’hui un cadreur steadycam ou un cadreur caméra à l’épaule sur une scène de concert, et encore moins un cadreur sachant anticiper les actions d’une rencontre sportive, combien de temps avant qu’un système intelligent puisse apprendre à lire un match de foot et piloter les caméras en conséquence ?
Dossier paru pour la première fois dans Mediakwest #41, p. 22-25. Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors série « Guide du tournage) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.
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