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David Rit et Romain Duris sur le tournage des « Trois Mousquetaires ». © DR

Tout sur la captation audio du tournage des « Trois Mousquetaires » avec David Rit !

 

À l’avant-garde des nouvelles technologies et méthodes de travail

David Rit est un ingénieur du son émérite qui accompagne Martin Bourboulon depuis Papa et Maman 2, et les deux volets des Trois Mousquetaires témoignent de la grande complicité entre l’ingénieur du son et le réalisateur. Cette complicité n’est pas due au hasard : David Rit a toute la confiance de Martin Bourboulon qui se tourne toujours vers lui à la fin d’une prise pour savoir si le jeu des acteurs est bon dans ses oreilles ! Cette entente ne s’arrête pas là… Le réalisateur a tout de suite su qu’il pouvait compter sur son ingénieur du son pour le suivre sur ce dernier tournage pavé de challenges puisqu’il s’agissait d’un film d’époque dans des décors naturels, avec un environnement sonore contemporain. Du côté de la mise en scène, les défis étaient aussi de mise avec un maximum de plans séquences et des acteurs faisant eux-mêmes leurs propres cascades… Le tout avec une prise de son direct et le souhait d’un minimum de post-synchro. Un pari relevé avec succès !

 

Sur le tournage des « Trois Mousquetaires ». © DR

Une multitude de possibilités ouvertes par le matériel numérique

David Rit a commencé sa carrière au milieu des années 1990 avec des enregistreurs analogiques à bandes deux pistes. « C’était difficile sur les tournages de prendre le son en décor naturel. Pour ne pas mêler les voix des acteurs aux bruits parasites alentours tels que ceux de travaux, circulation, il fallait compter sur les interventions des régisseurs pour bloquer les routes, tenter d’arrêter toute nuisance sonore. Souvent on s’interdisait de tourner dans des décors somptueux pour des problèmes de son. Et, lorsqu’il fallait tourner coûte que coûte au détriment du son, le problème se réglait en post-synchro, ce qui ne convenait pas à tous les réalisateurs ! » Au milieu des années 2000, David Rit découvre les premiers enregistreurs numériques. Leur possibilité d’enregistrer simultanément sur une multitude de pistes sons vont peu à peu révolutionner son travail…

 

Sur le tournage des « Trois Mousquetaires ». © DR

Nouvelle approche sur les tournages avec le numérique

Grâce à deux Cantar douze pistes, qui peuvent monter chacun à seize pistes à la fois analogiques et numériques, David Rit disposait sur Les Trois Mousquetaires, de 32 pistes sons indépendantes. Il a accepté de faire des concessions sur les choix des décors et de donner plus de liberté à Martin Bourboulon, tout en respectant son contrat de rapporter un son direct le meilleur possible. Avant le début du tournage, David Rit et Cyril Holtz, le mixeur du film, ont fait des essais d’enregistrements de voix en environnement bruyant. David Rit avait enregistré des voix sur des pistes séparées et sur d’autres canaux, avait placé des micros près de sources parasites repérées, loin des voix, pour voir comment elles pouvaient être effacées en postproduction. Les bandes sons livrées, Cyril Holtz a testé de récents logiciels encore en phase test, notamment Izotope RX, Absentia DX de Todd AO et Clarity Vx Pro de Waves qui utilise l’IA. Cyril Holtz a ainsi pu spectralement et graphiquement repérer et isoler les voix des sons parasites et nettoyer les pistes. Malgré une technique qui était encore expérimentale, les essais ont dépassé les espérances des deux professionnels.

 

David Rit et Cyril Holtz ont collaboré de concert et tester des dispositifs d’enregistrement en environnement bruyant avec correction basée sur de l’IA. © DR

 

Les prises de son sur Les Trois Mousquetaires

Outre ses deux Cantar qui permettent d’enregistrer soit en analogique soit en numérique, David Rit a utilisé pour la première fois des micros HF numériques pour les comédiens. Son choix s’est porté sur des Lectrosonics SSM pour leur qualité optimale de transmission du son et leur dynamique largement supérieure à celle des systèmes HF analogiques. Les Lectrosonics SSM, qui équipaient tous les comédiens, étaient adaptés pour les scènes d’action où il fallait du matériel robuste et léger… Même si leur poids était augmenté par des batteries plus lourdes ! Les HF numériques ont, en effet, l’inconvénient d’être plus gourmands en énergie que les micros analogiques.

Pour le confort des comédiens, David a opté pour des modèles qui avaient une autonomie de six heures. Les prises de son HF sur les comédiens étaient complétées par trois, voire quatre micros perches, des micros Schoeps analogiques. Dès que cela était possible, David travaillait en perches câblées et limitait la liaison perche HF. « Le rendu du son reste toujours meilleur en filaire », affirme-t-il. Les canaux sons de ses deux Cantar restés libres étaient dédiés au placement de micros loin du lieu de tournage, tout autour, pour enregistrer tous les bruits ambiants parasites, comme ceux des projecteurs, des groupes électrogènes et différents bruits de ville comme ceux des voitures, moteurs de bateaux, clochers… Ces enregistrements ont été remis à Maxime Saleix, monteur des paroles, en même temps que les pistes voix. Maxime Saleix les a intégrées au montage son et le tout est parti en mixage.

 

La prise de son a été réalisée avec des enregistreurs Cantar et pour la première fois, David a utilisé des micros HF numériques. © DR

Les Trois Mousquetaires, un tournage très technique

Chaque journée de tournage, chaque décor posait de nouveaux défis à David et ses assistants. Ils devaient quotidiennement inventer, tester, s’adapter et repérer les pollutions sonores du lieu pour placer de nombreux micros captant les sons parasites aux meilleurs endroits. Certaines scènes du tournage ont aussi nécessité du matériel spécial, notamment les tournages de plans séquences avec une caméra qui filmait à 360 degrés.

Pour la course poursuite à cheval sur la falaise entre d’Artagnan et Milady, David Rit a utilisé un couple stéréo Schoeps qui pouvait suivre la caméra. « On utilise rarement des couples stéréos sur les films. La raison est simple : dans le découpage d’un film, on ne sait pas où va se situer la voix, entre la gauche et la droite. Tout est, de fait, enregistré sur des pistes mono et le placement des voix se fait au mixage en fonction des plans de chaque scène. »

D’après l’ingénieur du son, si les systèmes HF numériques offrent une meilleure dynamique, ils ne sont pas encore totalement au point. Ils peuvent notamment se couper sans prévenir à cause d’un problème de distance, contrairement aux systèmes analogiques qui alertent lorsqu’ils commencent à décrocher. David a donc choisi d’avoir un pack complet de HF analogiques en secours.

Il a aussi eu l’occasion de tourner avec le prototype du premier micro numérique de chez Schoeps : il a été conquis par sa dynamique et son rendu. Comme tout prototype, il a rencontré quelques bugs que les concepteurs de chez Schoeps améliorent actuellement. La sortie de ces micros étant déjà programmée, David compte bien les réutiliser sur Le Comte de Monté Cristo. « Pour le moment, il n’existe pas de micros-cravates numériques. Quand ils seront prêts, on assistera à une vraie révolution dans toute la chaîne d’enregistrement son », souligne-t-il impatient de voir cette innovation arriver sur le marché !

 

Chaque journée de tournage, chaque décor posait de nouveaux défis à David et ses assistants, y compris la marche à pied… © DR

Des mixeurs qui voient depuis quelques années leur travail se transformer…

« Le cheminement du travail du son, du montage au mixage, est le même depuis le début de l’avènement du son au cinéma. Il ne changera jamais. En revanche, de nouvelles innovations changent notre manière de travailler l’enregistrement au mixage final », confie Cyril Holtz, co-mixeur du film aux côtés de Niels Barletta.

Le travail, de postproduction son, commence en effet désormais par le montage, avec un nouveau poste dédié au montage des paroles, occupé sur Les Trois Mousquetaires par Maxime Saleix qui a travaillé en parallèle du chef monteur son.

Une fois le montage des voix des directs achevé, Maxime a commencé un pré-nettoyage des voix en supprimant les bruits parasites : les soufflantes, buzz, nuisances électromagnétiques ou électriques en provenance des projecteurs ou de la machinerie. Dans un second temps, il a opéré un deuxième nettoyage plus « chirurgical » sur des endroits très précis avec des logiciels qui sont utilisés en mixage dont Clarity VX Pro de Waves qui utilise l’IA presque en temps réel. Ce logiciel est capable de distinguer dans les sons ce qui est la voix et de la séparer du reste. Son IA nettoie les bruits parasites sans altérer les intonations.

Maxime a aussi utilisé deux autres logiciels : Izotope DX sur Pro Tools et Absentia DX de Todd-AO qui agissent sur le son de différentes manières grâce à leur panoplie de fonctionnalités. Leur travail, assez pointu s’opère dans un auditorium où l’écoute est plus précise. Grâce aux enregistrements d’ambiances avec des micros placés loin des voix, tout autour du décor, Izotope génère une isolation spectrale des sons et propose leur visualisation sur des graphismes. Les sons des voix peuvent être comparés à ceux des sons seuls. Les fréquences identifiées sont alors diminuées voire totalement effacées sans altérer les tonalités des voix.

Le travail de nettoyage de Maxime Saleix a été affiné au mixage par Cyril Holtz et Niels Barletta. « Comme ces logiciels étaient encore expérimentaux, cela ne marchait pas à tous les coups ! Mais cet assemblage de trois approches différentes a sauvé beaucoup de prises sons et a vraiment permis une plus grande liberté au tournage. Nous avons remarqué que plus on avait de micros qui enregistraient les sons seuls tout autour, plus le travail de nettoyage s’en trouvait simplifié », souligne David Rit.

 

La prise de son a été réalisée avec des enregistreurs Cantar © DR

Un travail minutieux en auditorium…

« Pour le nettoyage des voix, je conseille un ordre spécifique. D’abord, il convient de commencer de manière très chirurgicale pour aller vers le plus doux. Et le mieux est d’utiliser un peu de chacun des logiciels. Absentia est très précis et est selon moi le logiciel à utiliser au départ. Izotope est plus utile pour les bruits plus lointains. Enfin Clarity est efficace pour le général et le doux. »

Une fois le montage image et son terminé, avec son premier nettoyage des voix, le film a été projeté et écouté dans un auditorium avec des conditions d’écoute optimales. Toute l’équipe son était présente autour de Martin Bourboulon : David Rit, le monteur son ; Maxime Saleix, directeur des post-synchro ; Cyril Holtz et Niels Barletta, les co-mixeurs.

« À l’issue de cette diffusion, nous avons soulevé tous les problèmes audio que nous avons pu déceler. Des propositions ont été faites sur ce que nous pouvions encore rattraper numériquement. Sur les parties qui posaient des problèmes plus importants, de la mise en scène, des jeux d’acteurs, des soucis techniques, on a proposé de la post-synchro. Au final c’est le réalisateur qui a pris la décision. Le recours à la post-synchro reste à ce jour la meilleure solution à cette phase de la postproduction », affirme David Rit. « Au siècle dernier, le travail de l’ingénieur du son se limitait aux prises de son de terrain et au repiquage. Aujourd’hui, l’équipe son travaille main dans la main, de la préparation au mixage. Le travail artistique devient un travail collectif », complète-t-il.

Pour Cyril Holtz, cette collaboration plus étroite entre les équipes de tournage et la postproduction est qualitativement bien plus satisfaisante et l’ingénieur du son de plateau ne se sent plus isolé comme autrefois. Les nouveaux outils numériques apportent aussi une qualité audio qui s’améliore de jour en jour… « Les nouveaux logiciels qui intègrent l’IA peuvent récupérer des informations sonores qu’on n’aurait jamais pu obtenir avant. Même si cela reste encore expérimental, c’est déjà très prometteur. Cependant, la fin de la post-synchro n’est pas annoncée ! Elle continuera d’exister mais, pour certains projets, ce sera plus un choix artistique que pour sauver les problèmes techniques rencontrés sur le tournage… Pour moi, elle reste la plus belle des manières d’enregistrer la voix ! »

 

Retour d’expérience sur la production

Avec sept mois de tournage éprouvants et quatre mois de préparation, David Rit a dû être aussi performant techniquement qu’humainement ! … « Cela implique de s’entendre avec tout le monde. C’est un peu pareil sur tous les tournages, mais un projet de sept mois c’est différent. Cela n’avait rien à voir avec les séries, tournées en bloc avec un travail quotidien bien rodé. Nous changions chaque jour de décor avec des défis auxquels nous n’avions jamais été confrontés avant. Pour un tournage aussi long, il fallait une équipe son qui soit habile et à l’aise dans les relations humaines ! », témoigne-t-il.

En plus de choisir des assistants compétents, David Rit a fait un casting sur les qualités humaines, relationnelles de son équipe. « J’ai beaucoup apprécié le temps de préparation qui nous a été accordé avec tous les chefs d’équipes. Ils étaient disponibles et ne sont pas arrivés la veille du tournage. Nous avons pu passer des semaines en repérage avec plusieurs mini-bus pour aller sur chaque décor. Sur place, Martin nous expliquait la scène, comment il voulait la tourner et les plans qu’il souhaitait. Nous parlions de nos contraintes, et nous trouvions des solutions tous ensemble. C’était un luxe mais cela nous a permis de gagner du temps pendant le tournage, de limiter les imprévus. Cette approche nous a aussi tous soudés… D’ailleurs nous repartons tous sur le prochain film de Martin, Le Comte de Monte Cristo, en juillet 2023 ! »

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #52, pp. 18-21