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La comédie familiale « H.O.M.E. » (52 fois 11 minutes) fait partie des nombreux projets de série d’animation pitchées au Cartoon Forum. © TeamTO

Cartoon Forum, une animation en avance

 

Depuis 35 ans, le Cartoon Forum (du 16 au 19 septembre 2024 à Toulouse), poursuit le même objectif : faciliter le financement de séries ou d’unitaires d’animation en encourageant les coproductions (plus de 900 séries télévisées financées à ce jour). En accueillant cette année encore presque un millier de professionnels (producteurs, diffuseurs, plates-formes et partenaires de coproduction internationaux) venus pour découvrir plus de 70 projets de séries et unitaires (pour environ 400 heures de programmes), le Forum de coproduction envoie à nouveau un signal positif malgré un contexte de crise.

« Parmi les 260 acheteurs, 16 % environ sont de nouveaux acheteurs », souligne Annick Maes, directrice générale de Cartoon. « Nous nous félicitons aussi du retour d’Arte, d’Hasbro et de Netflix. Enfin, pour la deuxième année consécutive, l’Union européenne de radio-télévision (UER), qui représente quinze chaînes européennes, renouvelle son initiative pour financer le développement d’un ou deux projets d’animation. »

Pour ouvrir encore plus le marché européen, l’événement toulousain, qui élit chaque année un pays producteur, a choisi l’Italie qui a mis en place, ces dernières années, un crédit d’impôt pour les productions internationales allant jusqu’à couvrir 40 % des coûts de production éligibles pour les séries et les films éligibles.

Le Forum de coproduction, ce sont également et toujours de nombreuses cessions très suivies de pitchs durant lesquelles les projets doivent se démarquer. À charge pour eux d’investir des territoires nouveaux sans perdre de vue les valeurs que défendent les diffuseurs traditionnels d’animation jeunesse. Se démarquer vaut encore et surtout pour l’animation adulte dont l’offre s’est trouvée encouragée un temps par la demande des plates-formes avant que celles-ci ne réduisent leurs investissements en animation. La sélection 2024 fait encore la part belle aux productions françaises (avec 36 projets).

 

Une offre adulte venue en force

En représentant 24 % de la sélection du Cartoon Forum, les projets de séries destinées aux adultes et jeunes adultes ont triplé en cinq ans. Pour conquérir ce public, plus de la moitié des productions table sur un nombre réduit d’épisodes (souvent supérieurs à 22 minutes) et opte pour des formats feuilletonnants afin de mieux incarner les protagonistes et développer les intrigues en profondeur. Présentée une première fois lors du Cartoon Forum 2015, La 4ème Planète réalisée par Jean Bouthors et Titouan Bordeau (Les Astronautes) revient avec un propos toujours plus d’actualité (lire notre article « La 4ème Planète », un come-back remarqué). Pour échapper à une vie devenue impossible sur Terre, les populations terriennes émigrent vers Mars. Mais les plus pauvres sont refoulés dans des bidonvilles en instance de départ. « L’utopie technologique, susceptible de sauver le monde, nous empêche en fait de réfléchir à des solutions locales », observe Jean Bouthors. À raison de 13 fois 26 minutes, cette série d’anticipation 2D très attendue a été rejointe par Sun Creature en coproduction, et affiche un budget de 7,5 millions d’euros.

 

« Esther » (11 fois 22 minutes) du réalisateur argentin Ezequiel Torres est une série d’aventure sur fond de shamanisme. © Sacrebleu Production, Take Five

Sacrebleu Production aborde lui aussi ce marché adulte avec deux sagas ambitieuses et fortes : Esther et La Brigade chimérique. Initiée par le réalisateur et animateur argentin Ezequiel Torres (avec Rudo Company), la première développée en coproduction avec Take Five (Belgique) suit une jeune brésilienne sur le chemin du shamanisme contre l’avis de sa famille. Présentée une première fois en pitch à Annecy il y a deux ans, cette série de 11 fois 22 minutes, qui mêle magie, errance et colères divines, a remporté l’adhésion du public toulousain (producteurs et acheteurs confondus) pour la qualité de son animation 2D.

Encore plus ambitieuse, la série La Brigade chimérique (8 fois 40 minutes) adaptée de la célèbre bande dessinée de Serge Lehmann et Fabrice Colin livre une uchronie complexe s’appuyant sur la découverte du radium par Marie Curie. Découverte qui a débouché sur une race de surhommes, lesquels sont convoités par les États afin de gonfler leurs armées respectives. Sur fond de Première Guerre mondiale et montée des totalitarismes, la série 3D multiplie les grandes scènes d’action (à base de live action et de motion capture) ainsi que les références à la littérature de science-fiction, du Nyctalope au Golem en passant par le docteur Mabuse dont le but est la domination du monde.

« Cette série de science-fiction a des résonances actuelles », note le producteur Ron Dyens qui était à la recherche de diffuseurs et de partenaires financiers. Pour ce projet audacieux (au budget non communiqué), Louis Leterrier (producteur et réalisateur de la série Netflix Dark Crystal : le temps de la résistance) s’est associé à Antoine Charreyron (série Batwheels, The Prodigies) ainsi qu’à l’auteur graphique Florent Auguy (Spider-Man : New Generation).

 

Série originale d’anticipation, « Ultra » (9 fois 26 minutes) a choisi le format feuilletonnant. © Les Films du Tambour de soie, Je suis bien content, We just Kids

 

Présentée par les Films du Tambour de soie (Interdit aux chiens et aux Italiens) avec Je suis bien content et We just Kids, la série en cours de développement Ultra (9 fois 26 minutes) se projette, elle, dans les années 2046, à Marseille, lorsqu’une partie de la jeunesse, suite à un dérèglement hormonal, acquiert des pouvoirs (téléportation, etc.) que l’État s’empresse de contrôler en lui imposant des puces électroniques. Écrite et réalisée en 2D par Jean-Laurent Feurra et Nicolas Viegeolat, la traque suit un modèle là encore feuilletonnant.

 

La série « Tilt » (10 fois 11 minutes), en partie en 2D et 3D, est inspirée d’un clip 3D du groupe de rock d’Estéban. © Tchack

 

Producteur délégué de Ultra, le studio Tchack (Mars Express, Lastman) entend lui aussi apporter sa contribution à l’édifice animé ado-adulte en venant au Cartoon Forum avec deux projets aux enjeux graphiques différents mais partageant le même humour acide. Présenté avec le chanteur, acteur et coréalisateur Estéban (membre du groupe Naive New Beaters), le premier, Tilt (10 fois 11 minutes) est inspiré d’un clip 3D du groupe. « Il raconte l’histoire de trois musiciens dont le groupe s’est séparé et qui, en pleine reconversion, se retrouvent embauchés par la même compagnie d’assurance et sont mis dans le même open space », raconte Estéban qui signe aussi la musique de la série. « Ils découvrent progressivement que ces retrouvailles ne sont pas le fruit du hasard. »

Le format de la série permet de suivre l’enquête sur cette mystérieuse dissolution, laquelle est caractérisée par deux traitements graphiques différents : une 2D joyeuse et colorée pour évoquer la vie du groupe de rock, et une 3D rapide et cut out pour brosser la vie monotone au bureau.

 

« Faits divers » (30 fois 3 minutes) s’appuie sur les chroniques décalées d’Anouk Ricard. © Tchack, Bâton Production

Le second projet présenté par les Lillois avec Bâton Production (Bordeaux), Faits divers, reprend l’esprit décalé des chroniques dessinées par Anouk Ricard à partir des manchettes des journaux. Réactualisées et issues, non plus de la presse régionale mais des réseaux sociaux, les saynètes animées (30 fois 3 minutes), qui conservent le dessin stylisé et les à-plats de couleurs des comic strips originaux, prolongent comiquement l’information. La série en 2D avait été pitchée à Annecy 2023 (prix TitraFilm). « Notre investissement dans ces projets d’animation adulte s’explique essentiellement par des rencontres et notre désir d’accompagner les auteurs : il y a six ans avec Estéban, les producteurs de Bâton Production, l’autrice Anouk Ricard… », observe le producteur Emmanuel Liégeois.

« Comme les temps de production s’avèrent assez longs, il est primordial de trouver les bonnes équipes qui tiendront sur le long terme, d’avoir envie de passer quatre voire six ans ensemble, et donc de très bien s’entendre. Cette motivation doit être aussi partagée par le diffuseur partenaire. » Pour le dynamique producteur de Tchack (Lille et Vendôme), l’animation adulte relève donc moins d’un enjeu financier que d’une complicité à toute épreuve « qui fait que nous parvenons toujours à trouver les meilleures solutions pour fabriquer l’animation au juste prix ».

 

La série « Les Groos » (12 fois 4 min 30) créée et réalisée par David Mirailles est née sur les réseaux sociaux. © Bobby Prod

Outre les sagas animées (qui ont séduit le public du forum), les formats courts souvent issus des réseaux sociaux constituent l’autre pendant de l’offre adulte. Née en 2017 sur Instagram sous forme de vidéos d’une minute vite devenues virales, Les Groos créée et réalisée par David Mirailles épingle des tranches de vie de deux très bons amis qui ont l’habitude de s’appeler « Eh, Gros ! ». Remarquée par Bobby Prod (Les Kassos, Monsieur Flap), la série (12 fois 4 min 30) trouve un nouveau souffle en étendant son format. Les personnages, dont on suit les pensées intérieures, acquièrent plus d’épaisseur et l’arc narratif s’enrichit, même si le style graphique 2D demeure minimaliste. Estimée à un budget de 790 000 euros (pour l’automne 2025), cette série est suivie de très près par Arte (qui diffuse déjà sur Arte.tv la série phénomène Samuel d’Emilie Tronche). Pour Les Groos qui cherchait son distributeur pour l’international, les deux formats seront produits en parallèle, histoire de rendre plus identifiables pour le public les personnages qui bénéficient déjà sur les réseaux d’une confortable communauté.

 

Le dialogue est au cœur de la série « Garces » (15 fois 7 minutes) écrite et réalisée par Manon Tacconi. © Caïmans Productions

Soutenue par France Télévision (France tv Slash), la série Garces (15 fois 7 minutes) de Manon Tacconi (Caïmans Productions) se concentre, elle, sur deux copines se retrouvant régulièrement dans le même bar marseillais et s’épanchant sur les hommes, le couple et la vie en général. Le projet avait été pitché à Cartoon Springboard, l’événement dédié aux jeunes talents, et présenté également à Annecy (prix Ciclic 2023). Pour conserver la spontanéité et la drôlerie des dialogues, la série 2D, adaptée d’un court-métrage réalisé par la réalisatrice à La Poudrière (La bouche en cœur), est construite à base de vidéos rotoscopées. Elle avance un budget de 1,5 million d’euros.

 

Quand les filles cartonnent

En direction du jeune public et de la famille (70 % des projets soumis), l’offre toulousaine comporte, plus encore que les années précédentes, des projets feel good qui, loin d’occulter les questions sociétales et environnementales, les abordent par le côté aventureux et gratifiant des défis qu’elles soulèvent. Dans ces projets, le rôle de leader est très souvent, voire majoritairement, tenu par des héroïnes « au caractère bien trempé et à l’imagination débordante ». Ces productions s’appuient aussi de plus en plus sur des adaptations de romans graphiques ou de bandes dessinées.

 

Portée par Ellipse animation, la série « Perdus dans le futur » (52 fois 11 minutes) explore avec optimisme la vie sans technologie. © Dupuis audiovisuel 2024

 

« C’est un coup de cœur éditorial qui nous a amenés dans l’aventure de Perdus dans le futur », note ainsi la productrice artistique Audrey Serre chez Ellipse Animation. « Le concept nous a tout de suite plu par son côté joyeux et positif sur l’avenir. » Adaptée d’un roman graphique publié par Dupuis, la série Perdus dans le futur (52 fois 11 minutes), qui surfe sur la tendance « techlash » en plein essor, suit cinq ados propulsés dans un futur a priori familier mais où le portable n’existe pas, le wi-fi est désactivé… La nature par contre, qui a repris ses droits, regorge de créatures déroutantes.

« Cette histoire, en se situant hors du temps et des codes, permet de casser les préjugés et de mettre le jeune public dans un univers qui va le questionner sur le monde à venir », souligne Lila Hannou, directrice des développements et de la stratégie d’Ellipse Animation (groupe Media-Participation). « Le futur recèle des choses inconnues mais pas incompréhensibles pour peu qu’on l’aborde avec des valeurs fortes comme l’amitié, la solidarité, etc. »

Pour ce projet 2D très cartoon réalisé par Cédric Frémeaux, prévu pour une audience internationale, les auteurs sont espagnols, le scénariste américain, les musiciens italiens… « Cette équipe internationale constitue une force qui devrait faciliter l’intérêt de partenaires espagnols, italiens, etc. », poursuit Audrey Serre. La fabrication de cette série au budget de 7,6 millions d’euros prévue pour une diffusion en 2027 (et une entrée en production fin 2025) devrait se répartir entre la France (Angoulême), la Belgique (studio Dreamwall), l’Italie (studio Campedelli).

Le choc des cultures, souvent moteur de gags à répétition, se retrouve également au cœur de la production Ma grande grande grande famille proposée par Dandelooo (52 fois 11 minutes). Ici ce sont des lointains ancêtres qui déboulent dans la vie d’une ado qui va se mettre en quatre pour faciliter leur intégration. Les producteurs de cette série 2D (8 millions d’euros) étaient à la recherche de coproducteurs.

 

« Mary et Franky » (52 fois 12 minutes) multiplie les clins d’œil en direction de la littérature fantastique. © Media Valley

Comédie sitcom, science-fiction et vulgarisation scientifique font également bon ménage dans Mary et Franky, un projet de série originale de 52 fois 12 minutes proposé par Media Valley (Oum, le requin blanc). Réalisée en 2D par Emmanuel Klotz (Les Lascars, série Bionic), celle-ci investit avec humour la littérature fantastique en multipliant les clins d’œil à Mary Shelley (aïeule de Mary, l’héroïne inventrice), Frankenstein dont l’avatar Franky a reçu un bol de nouilles en guise de cerveau. Pour cette série enjouée au budget estimé à 7,5 millions d’euros, chaque épisode repose sur une expérimentation « scientifique ». Pour faciliter son déploiement à l’international, l’équipe créative est franco-anglaise.

Pour sa nouvelle comédie familiale, TeamTO, qui pitche au Cartoon Forum pour la seizième fois, mise également sur un futur abordé sur un mode décontracté. Adaptée d’un roman graphique publié chez Dupuis, la série H.O.M.E (52 fois 11 minutes) met en scène un robot de guerre déclassé qui tient lieu de nouvelle maison à une famille recomposée. Celle-ci va y découvrir un mode de vie connecté surprenant mais excitant y compris lorsque la « maison » les envoie dans l’espace. Un traitement graphique original (une 3D rendue en 2D) fait se démarquer cette série au budget prévisionnel de 9 millions d’euros développée par le scénariste Mark Steinberg (Hôtel Transylvanie : la série) et réalisée par Thierry Marchand.

 

« Le Loup en slip » (3 fois 26 minutes) par KMBO Production et Les Films de l’Arlequin est une adaptation en 2D d’une bande dessinée connue. © KMBO Production et Les Films de l’Arlequin

Retour sur Terre et dans la vie « réelle » avec l’ingénu Le Loup en slip d’après une bande dessinée publiée par Dargaud. Présentée par KMBO Production et Les Films de l’Arlequin, la série (3 fois 26 minutes) aborde de manière humoristique, par le truchement d’une créature communément effrayante, des sujets de sociétés comme l’acceptation de l’autre, l’exploitation des peurs (etc.). Réalisée en 2D par Benjamin Botella, Le Loup en slip a séduit le public du forum.

 

« Mijoté de brebis » écrit et réalisé par Joeri Christiaen est une fable moderne de 30 minutes produite par la Cabane Productions et Thuristar. © 2024 – Thuristar, La Cabane Productions

Aller au-delà des apparences et bousculer les stéréotypes « dans un environnement sain et bienveillant », tel est aussi le propos du très beau Mijoté de brebis produit par La Cabane Productions et Thuristar (Luce et le Rocher, Mush-Mush et les Champotes). Où il est question également d’un loup qui n’est pas la bête aussi monstrueuse surtout lorsqu’il est approché par une agnelle désireuse de faire bouger les lignes. Écrit et réalisé par Joeri Christiaen, cet unitaire original de 30 minutes innove aussi par son approche graphique à base de 3D stylisée (sous Blender) et de textures proches de la stop-motion par son côté tactile.

« Après avoir consacré les quinze dernières années à la réalisation de séries, notamment Mon Chevalier et moi et Mush-Mush, je voulais me plonger dans un projet plus personnel, et un récit plus long et plus profond, qui se suffise à lui-même. Ce film représente un nouveau défi passionnant, tant sur le plan créatif que technique », remarque Joeri Christiaen.

Programmé en ouverture de l’événement, l’unitaire, qui pourrait un jour donner lieu à une série au format de 13 fois 22 minutes, a fait l’unanimité. De même que l’an dernier, leur série préscolaire Luce au Lovely Land qui s’était classée en première position des coproductions européennes.

Remarquée également par les acheteurs, la série 2D Le Loup des sables (52 fois 13 minutes) produite par Tant Mieux Prod (En sortant de l’école, Tobie Lolness) conserve la poésie des dessins et la délicatesse des histoires du best-seller suédois Le Loup des sables (encore un !) dont elle s’inspire. Peu de décors (une plage, une maison), peu de personnages (une fillette, ses parents et un loup en sable) mais de très nombreux dialogues : la créature imaginaire s’avérant intarissable dès lors qu’il s’agit de répondre aux questions de la petite fille sur les petits et grands mystères de la vie.

À destination des préadolescents enfin, Brain Comet et Blue Spirit Productions (série Blue Eye Samourai pour Netflix), filiales de Newen Studios, sont venues au Cartoon Forum avec Ma vie est un manga. Cette création originale de 52 épisodes de 11 minutes suit une ado qui recourt à des ninjas (etc.) dès qu’elle se trouve confrontée à des défis quotidiens. Adoptant une approche transmédia (plate-forme et réseaux sociaux), la série réalisée en 3D (avec un rendu 2D) ressemble à s’y méprendre à un animé japonais (jusqu’à inclure des dialogues en japonais) tout « en restant dans un ADN européen : pas de sang, de violence, ni de sexualisation », précise Sylvie Mahé, productrice de Blue Spirit Productions. « Nous sommes convaincus que ce genre peut s’inscrire dans le marché européen et trouver son public. »

 

Extrait de l’article paru pour la première fois dans Mediakwest #59, p. 124- 132