« Ce film, couronné du Grand Prix d’Annecy, a été un Big Bang dans le sens où le long-métrage d’animation a vraiment ouvert le champ des possibles et a démontré qu’un film d’animation en France pouvait rassembler du public, bien au-delà du million d’entrées. Dès lors, nous avons assisté en France et partout dans le monde, à une explosion progressive d’une production de longs-métrages. Alors que nous recevions quelques longs-métrages il y a une vingtaine d’années, nous recevons aujourd’hui à Annecy entre soixante-dix et cent longs-métrages pour en sélectionner une vingtaine. Si Kirikou a permis d’ouvrir les portes, Persepolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud a permis en 2007 de les agrandir… en étant la démonstration que l’animation n’était pas un ghetto destiné aux enfants mais plutôt un ensemble de techniques au service d’une narration quel que soit le public visé », explique Mickaël Marin.
Et de poursuivre : « L’année suivante, en 2008, Valse avec Bachir d’Ari Folman a confirmé cette tendance et ouvert la voie à de nombreux films visant un public adulte avec une forme qui va osciller entre film documentaire pour certains et film de fiction pour d’autres. »
« Enfin, 2019, commente-t-il, aura été une année importante de l’animation française, avec J’ai perdu mon corps de Jérémy Clapin et Mémorable, le court-métrage de Bruno Collet, tous deux Cristal à Annecy et nommés aux Oscars. Le cinéma français peut s’enorgueillir d’avoir eu de tels ambassadeurs. »
Et Mickaël Marin de conclure : « Je citerai également Logorama de François Alaux, Hervé de Crécy et Ludovic Houplain qui avait eu l’Oscar du court-métrage en 2010. Avec cette année très symbolique, nous sommes rentrés dans un âge d’or d’animation. En 2019, nous avons également eu la chance de projeter La Fameuse Invasion des ours en Sicile de Lorenzo Mattotti et Les Hirondelles de Kaboul d’Éléa Gobbé-Mévellec et Zabou Breitman. Ces trois films sont véritablement la quintessence du meilleur de l’animation française et la démonstration de sa diversité et de sa force. »
Par la suite, la productrice Valérie Schermann, fondatrice et gérante des sociétés Prima Linea (1988), et Prima Linea Productions (1995) avec Christophe Jankovic, est intervenue pour livrer son point de vue et sa propre expérience…
« Mon ADN est le dessin. J’étais agent d’excellents dessinateurs. C’est ce qui était intéressant : rendre vivant des univers. J’avais envie de raconter des histoires en m’adressant aux enfants avec des propos intelligents. Cette espèce de rejet du cinéma pour le cinéma d’animation remonte à loin. Quand Walt Disney a fait Blanche Neige en 1937, il a fait un carton mondial en battant tous les records. Jamais un film n’avait fait autant d’entrées dans le monde, mais il n’a pas pu recevoir d’Oscar car c’était un film d’animation, donc perçu comme pas sérieux. Comme cela l’a mis très en colère, sept mini Oscars lui ont été faits pour l’anecdote ! Aujourd’hui, nous avons encore cela avec les César. Le meilleur film d’animation est distribué en même temps que le meilleur court-métrage, c’est humiliant pour la profession. »
Les nuances entre films d’animation et films en prise de vues réelles
Valérie Schermann poursuit tout en métaphores : « Pour le scénario, je pense qu’il n’y a pas de différence. Nous racontons d’abord une histoire. L’animation, c’est un cargo alors que la prise de vue réelle est un catamaran. En prise de vue réelle, quand l’iceberg arrive, nous pouvons tourner rapidement à droite ou à gauche. En animation, avant que le cargo puisse tourner, vous pouvez vous prendre l’iceberg. En termes de production, il faut toujours être très en avance sur les problèmes qui peuvent arriver. En tournage de prise de vues réelles, nous pouvons réagir plus vite, même si c’est plus éreintant. Sur le dernier tournage du film de Jacques Audiard, même si c’était un tournage Covid, il faut être vif, mais c’est franchement un plaisir. La postproduction est après très longue pour l’animation dans le son parce que toutes les images sont créées ».
Le difficile travail d’acteurs en animation
« Je trouve que le travail d’acteurs est vraiment très important. Je vois le plaisir que c’est d’avoir la scène avec les acteurs en prise de vues réelles. En animation, nous ne l’avons pas. Il faut attendre longtemps. C’est beaucoup à la voix car tant que nous ne l’avons pas interprété de nouveau par l’animateur qui interprète l’interprétation de l’acteur, c’est très compliqué. C’est aussi pour moi fondamental car un film d’animation mal joué et mal dirigé, c’est comme pour un film de prise de vues réelles, ce n’est pas agréable. À mon sens, la difficulté pour un réalisateur, – certes il a une visibilité sur son film avec l’animatique sur le rythme, sa longueur, les séquences, le montage, etc. très en amont avant de commencer – c’est qu’il ne voit que l’image terminée, c’est-à-dire en couleur et avec des décors derrière, sauf seulement à la toute fin. C’est compliqué pour un réalisateur de prise de vues réelles », observe-t-elle.
Faire appel à des scénaristes de cinéma
« C’est un métier, scénariste. L’animation, c’est du cinéma donc nous allons chercher des scénaristes de cinéma ! Ceux qui n’ont pas d’appétence pour l’animation, nous laissons tomber mais un scénario, c’est un scénario ! Je voudrais ajouter quelque chose sur la difficulté pour le réalisateur sur la finalité de l’image et saluer le travail de Laurent Perez del Mar parce qu’il nous a beaucoup aidés sur plusieurs films où il a été capable d’écrire, de composer sur le scénario, avant même qu’il y ait des dessins. S’il y a une bonne osmose avec le réalisateur, cela aide beaucoup aussi pour le film, pour les ambiances. Vu que nous travaillons dans le vide, il faut savoir que nous animons un personnage mais pas tous ceux qui sont dans la scène. Si nous avons cinq personnages, nous les animons séparément sans décor. Donc quand les animateurs ont la musique, le mood du film, cela aide beaucoup. Je préconise la musique en amont », conclut la productrice.
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #42, p. 50-52. Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors série « Guide du tournage) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.
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