Les femmes au balcon a été réalisé par Noémie Merlant Derrière la caméra, Evgenia Alexandrova (AFC) a été récompensée ce lundi du Prix CST de Jeune Technicienne du Cinéma.
Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Evgenia Alexandrova : Je suis originaire de Russie, et cela fait maintenant quinze ans que je vis en France, où je suis naturalisée. Après un premier cycle d’études en école de commerce en Russie, j’ai poursuivi un master à l’ESSEC en France. Cependant, ma véritable passion m’a vite rattrapée et j’ai décidé de changer de cap pour suivre des études de cinéma et d’image à la Femis. J’ai été diplômée du département Image en 2016. J’ai commencé à travailler sur des courts-métrages et mon premier long-métrage a été Mi iubita mon amour, réalisé par Noémie Merlant en 2019, le film a été présenté en séance spéciale au Festival de Cannes 2021. Depuis, j’ai travaillé sur plusieurs projets cinématographiques, dont Sans cœur de Nara Normande et Tião, présenté à la Mostra de Venise en 2022, ainsi que le documentaire Machtat de Sonia Ben Slama, sélectionné par l’Acid la même année. Après Les femmes au balcon, je suis partie au Brésil pour tourner le prochain film de Kleber Mendonça Filho…
Quelle a été votre approche vis-à-vis des attentes de Noémie Merlant pour Les femmes au balcon ?
Sur Mi iubita mon amour, son premier film, les moyens étaient modestes, mais ses aspirations visuelles et ses exigences en matière de mise en scène étaient déjà bien affirmées. Pour Les femmes au balcon, nous avons pu aller plus loin sur le plan technique et artistique. Ce film explore des extrêmes, que ce soit dans la photographie, la mise en scène ou l’esthétique générale. En termes de découpage et de colorimétrie, nous avons cherché des choix marqués comme des couleurs saturées et des plans séquences audacieux. Nous n’avons pas hésité à utiliser plusieurs techniques…

Quelles ont été vos principales références artistiques pour ce film ?
Nous nous sommes beaucoup inspirés de l’univers de Pedro Almodóvar pour la première partie du film, qui se déroule dans l’appartement des trois protagonistes. L’usage intense des couleurs – avec une dominance de jaune et de rouge – ainsi que la profusion de motifs évoquent clairement l’esthétique du réalisateur espagnol. À l’inverse, l’appartement du voisin est plongé dans une ambiance froide, marquée par des néons et des tons glaciaux. Ici, nous avons puisé dans des références comme In the Mood for Love ou Orange mécanique. Le film s’inspire également de Fenêtre sur cour pour sa structure narrative et visuelle… Le cahier des charges était donc ambitieux et pour les décors, il nous fallait deux appartements l’un en face de l’autre. En plus, celui du voisin devait absolument être un duplex pour une raison spécifique au scénario. Un tel environnement n’existait pas au complet en décor naturel : nous avons trouvé l’appartement des filles et le bâtiment du voisin d’en face, mais le décor de l’appartement du voisin a été reconstruit en studio pour répondre à nos exigences.
Le studio que vous avez utilisé lors de ce tournage comportait-il des particularités ?
Absolument, à vrai dire, ce n’était pas un vrai studio ! C’était une ancienne chocolaterie qui avait un plafond vitré. Les machinistes ont dû occulter tout le plafond et toutes les entrées lumière pour bien l’isoler. TSF Marseille est aussi venu installer une boîte électrique pour avoir la puissance nécessaire afin de tourner dans ce lieu. Il faisait vraiment très chaud, mais comme c’était aussi la canicule dans le film, ça fonctionnait plutôt bien pour les intentions de mise en scène !

Quels défis spécifiques avez-vous rencontrés en alternant entre tournage en studio et en décor naturel ?
L’appartement des protagonistes, que nous avons filmé en décor naturel, était trop minimaliste pour recréer une esthétique inspirée d’Almodóvar. La cheffe décoratrice, Chloé Cambournac, a entièrement redécoré l’espace pour appliquer cette vision. Par ailleurs, pour mieux se projeter entre les deux appartements, après avoir scanné la cour et le bâtiment de l’appartement des filles en 3D avec leurs drones, les spécialistes des effets numériques Les Tontons Truqueurs ont installé des trackeurs sur le plafond du studio pour récupérer les informations de nos caméras. Nous avions installé des fonds bleus derrière les fenêtres de l’appartement du studio (on avait opté pour le bleu car il y avait une lumière verte dans la cour chez le voisin pour faire un effet de bar), et lorsqu’une fenêtre entrait dans le champ de la caméra, on avait directement la prévisualisation sur nos moniteurs du plan final avec l’incrustation intégrée dans le film. C’était très important pour le jeu et la technique de pouvoir se projeter avec ces découvertes !
Quels choix techniques ont marqué votre travail sur ce projet ?
Nous avons tourné avec l’Alexa 35 d’Arri, une caméra récemment sortie que j’utilisais pour la première fois. Sa gestion hors norme de la plage dynamique s’est avérée essentielle pour certaines scènes très contrastées où l’on passait d’intérieurs sombres à un extérieur baigné de lumière solaire. L’Alexa 35 montre des performances époustouflantes à ce niveau. Le film commence par un faux plan séquence combinant des prises de vue au drone pour l’extérieur et au steadicam pour l’intérieur. D’autres scènes, plus frénétiques, ont été filmées à l’épaule ou au zoom, pour ajouter une dimension nerveuse à l’action.

En termes d’éclairage, quelles ont été vos priorités ?
Dans l’appartement des filles, je ne pouvais pas installer de nacelle à l’extérieur pour éclairer l’intérieur. On a dû, avec ma cheffe électricienne Marie Gramond, travailler avec des réflecteurs : la lumière du soleil n’atteignait le balcon que vers 15h, et après on devait essayer de la rattraper avec ces réflecteurs qu’on ajustait toutes les dix minutes. On avait aussi des installations Led sous les plafonds. Au studio, on s’appuyait beaucoup sur les praticables et des projecteurs installés en haut du décor.
Le plan d’ouverture a été salué comme un véritable exercice de style. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Le début du plan a été filmé avec un drone. On a beaucoup hésité à utiliser une grue, mais à cause d’une estrade on a dû opter pour ce drone. C’est un faux plan séquence, qui commence à présenter la cour, le voisinage, les appartements du quartier, avant d’arriver sur le balcon de Denise. À partir de ce moment, on passe au steadicam qui fait un tour dans l’appartement, puis ressort sur le balcon, pour à nouveau se raccorder avec le drone et atterrir sur le balcon qui se situe un étage en dessous… Toute cette séquence a été tournée sur deux jours avec des répétitions assez longue. Une fois la chorégraphie calée, tout a été tourné en moins de dix prises.
Y a-t-il une séquence dans ce film dont vous êtes particulièrement fière ?
Évidemment, j’aime beaucoup ce plan d’ouverture, mais il y a aussi une autre séquence que j’affectionne. Je ne pense pas que les spectateurs vont se rendre compte de son challenge : c’est un plan séquence qui se déroule dans un hôtel, où Élise, l’un des personnages principaux, retrouve son mari qui vient la chercher à Marseille. Ce plan séquence, qui dure moins de sept minutes, commence sur la mer. J’ai utilisé un très gros zoom, qui commence à dézoomer petit à petit pour se retrouver sur le balcon, où la caméra se situe, et l’on retrouve Élise et Paul en train de s’embrasser. À ce moment-là, la caméra commence à reculer pour les laisser rentrer dans la chambre… Un lit double se trouvait sur notre chemin, l’équipe décoration a dû glisser le lit pour libérer le passage le temps que la caméra recule, puis le remettre en place avant que les comédiens n’arrivent. Émotionnellement, la scène était très compliquée à jouer, et les comédiens devaient tout de même composer en respectant cette chorégraphie technique très coordonnée !

Pouvez-vous nous parler de votre rapport à la postproduction, plus particulièrement avec les effets visuels et l’étalonnage ?
Pour l’étalonnage, je travaille souvent avec Vincent Amor, mon collaborateur de longue date. Pour ce film, on avait fait des essais de couleurs très prometteurs au moment du choix des optiques. J’aime beaucoup travailler avec Vincent, parce qu’il arrive toujours à me surprendre, à me montrer des choses dans mon image que je n’aurais pas vues sans lui. J’ai travaillé avec lui sur quasiment tous mes projets, sur Mi iubita mon amour, Sans cœur et aussi sur plein de courts-métrages…
Avez-vous des projets à venir dont vous pouvez nous parler ?
Je viens de terminer le tournage d’un film d’époque intitulé Agents secrets, réalisé par Kleber Mendonça Filho. L’action se déroule dans les années 1970 au Brésil. Ce film a été tourné en anamorphique, encore avec une Alexa 35. C’est mon dernier projet et je suis impatiente de le partager avec le public !
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #59, p.120-122