Créé par Cartoon il y a vingt-cinq ans afin de favoriser les coproductions européennes et d’accélérer leur montage financier, Cartoon Movie 2023 (8 au 10 mars) affiche un bilan très positif avec 447 longs-métrages d’animation financés pour un montant total de 2,92 milliards d’euros. « Près de la moitié des projets présentés au Cartoon Movie finissent par être financés et diffusés », se félicite Annick Maes, directrice générale de Cartoon. Parmi ces films, pour ne citer que les plus récents, Saules aveugles femmes endormies, Interdit aux chiens et aux Italiens, Flee, La Traversée, Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary…
Pour cette édition anniversaire, pas moins de huit coproductions achevées ont été présentées en « sneak preview » (avec un extrait de 15 minutes). Parmi elles, quelques futures pépites comme Linda veut du poulet ! de Chiara Malta et Sébastien Laudenbach (France), Mars Express de Jérémie Périn (France), Four Souls of Coyote d’Áron Gauder (Hongrie), Dragonkeeper de Salvador Simó (Espagne), Les Inséparables de Jérémie Degruson (Belgique)… Ces longs-métrages d’animation, dont certains seront bientôt à l’affiche, s’adressent à tous les segments de publics (du préscolaire aux ado-adultes) couverts par le forum de pitches et de coproduction.
Cette année encore, la France, qui intervient dans 30 productions ou coproductions (sur 58 projets sélectionnés à différents stades d’avancement), s’impose comme le pays le plus dynamique en porteur de projets. La Région Nouvelle-Aquitaine, qui accueille l’événement, s’illustre pour sa part avec 9 productions dont Linda veut du poulet ! et Mars Express. Les Français occupent aussi une large place parmi les nominés pour les Cartoon Tributes qui ont distingué, cette année, le distributeur KMBO (Le Royaume des Étoiles, Maurice, le chat fabuleux…) ainsi que les producteurs du long-métrage en stop motion Interdit aux chiens et aux Italiens d’Alain Ughetto, une coproduction européenne exemplaire entre Foliascope, Vivement Lundi !, Les Films du Tambour de Soie, Graffiti Film (Italie), Nadasdy Film (Suisse), Occidental Filmes (Portugal) et Lux Fugit Film (Belgique).
Des grands noms et des classiques remis au goût du jour pour la famille

Pour cette grande catégorie de l’animation (59 % des projets), les budgets se montrent en général assez élevés et tendent même à augmenter (le coût moyen d’un film étant de 7,3 millions d’euros), la 3D (s’accompagnant souvent d’un rendu 2D) reste la technique d’animation la plus fréquente. Et des valeurs sûres et confirmées sont convoquées, voire détournées. Très attendu, Guillaume Gallienne est venu ainsi présenter son premier film d’animation au stade de concept, Cyrano. Très librement adapté du roman d’Edmond Rostand (Cyrano est ici un chat, Roxane une tigresse), le long-métrage au budget de 20 millions d’euros est produit par Nolita (groupe Elephant), un nouveau venu dans le monde de l’animation, qui fait tandem avec le studio 3D nWave Pictures. Le producteur belge présentait également Les Inséparables de Jérémie Degruson, un buddy-movie à la Don Quichotte (au budget de 25 millions d’euros) dont les héros sont une marionnette en bois et une peluche en mal d’affection.

Basé sur un autre grand classique de la littérature, Prends garde à toi ! apporte une lecture contemporaine de Carmen de Mérimée popularisé par l’opéra de Bizet. S’il met en scène la Séville du XIXe siècle et les protagonistes du livret, le film réalisé par Sébastien Laudenbach (La fille sans mains, Linda veut du poulet !), avec Cyril Pedrosa comme auteur graphique, esquisse une autre issue au destin tragique de Carmen grâce à une bande d’ados bien décidés à la sauver. Et propose ainsi une relecture beaucoup plus « féministe » du chef d’œuvre. Produite par Folivari et coproduit par Pikkukala (Barcelone) et La Garde montante, cette adaptation en 2D « moderne et impertinente » est estimée à 7,8 millions d’euros. Exhumée également, la mythologie égyptienne. En relisant l’histoire d’Isis et Osiris, le producteur de Fargo remet somptueusement en scène ces héros antiques peu sollicités jusqu’à présent par l’animation. Pour rester dans l’esprit du conte, ce road movie antique réalisé en 2D par Fabrice Luang-Vija (avec l’auteur graphique Anna Khmelevskaya) est raconté en voix off (au budget de 3,3 millions d’euros).

Road movie d’une tout autre nature, Le Quatuor à cornes va à Bollywood, produit par Vivement Lundi ! (Flee, Yuku, Interdit aux chiens et Italiens), revient avec ses quatre pétulantes ruminantes extraites de la série de livres jeunesse d’Yves Cotten. Après avoir fait l’objet de deux spéciaux TV, elles partent cette fois-ci en Inde à la recherche de Rosine séduite par une carrière à Bollywood. Comme dans les spéciaux, le film, dont le budget prévisionnel est de l’ordre de 8 millions d’euros, magnifie la rondeur des ruminantes en estompant les contours.

Basé également sur une BD (celle de Jean-Michel Darlot et Johan Pilet), Ninn proposé par TeamTO fait découvrir un monde enchanté et multiculturel, le métro parisien, en compagnie d’une petite fille, au passé mystérieux, qui le connaît bien pour y avoir toujours vécu et en avoir fait son terrain de jeu (elle pratique le skate board). Ce conte fantastique, qui introduit des êtres étranges comme un tigre en origami ou des nuées de papillons, est rendu de manière semi-réaliste en 3D et 2D. Réalisée par Salomé Chatelain, l’« expérience immersive » estimée à 12 millions d’euros avait déjà été très remarquée lors de son passage en concept au Cartoon Movie 2021.

C’est toutefois Julian qui a le plus convaincu les producteurs et les acheteurs qui l’ont placé en tête des listes Top Presences. Ceux-ci ont en effet plébiscité ce projet d’adaptation du best-seller de Jessica Love, Julian est une sirène, abordant de manière enjouée et décomplexée les stéréotypes de genre en suivant un jeune garçon de Brooklyn en route, avec sa grande-mère, pour la Mermaid Parade à Coney Island. Ce sont aussi les belles références de la coproduction internationale menée par Louise Bagnall, fondatrice de Cartoon Saloon (Wolfwalkers, Le chant de la mer) et réalisatrice à succès qui ont rassuré partenaires et financiers. À savoir le studio danois Sun Creature (Flee), le canadien Aircraft Pictures (The Breadwinner), le britannique Wychwood Media (Fantastic Beasts : The Secrets of Dumbledore) ainsi que Folivari (Ernest et Célestine, Voyage en Charabie). Pour ce projet très prometteur, enrichi par des éléments fantastiques, l’équipe envisage un développement visuel proche de l’animation traditionnelle.
Pour les enfants, des films qui font grandir

Pour le segment Enfants (dix projets), l’offre animée, toujours aussi diversifiée, n’hésite plus à aborder des sujets pour « grands » comme le changement climatique (16 % des projets toutes catégories confondues), la vie dans le monde d’après (après une catastrophe nucléaire par exemple), etc. Le tout bien sûr sur fond de valeurs « feel good » comme l’amitié, l’entraide… Placé en tête de la liste Top Presences, Retour à Tomioka, produit par Foliascope, suit ainsi deux orphelins vivant dans un camp depuis l’accident nucléaire de Fukushima. Au décès de leur grand-mère, ils décident de revenir dans son village natal situé au cœur de la zone interdite. Un voyage rempli de périls au cours duquel ils vont se familiariser avec le monde des esprits Yokai régénérés par la radioactivité. Écrit par Laurent Galandon, le film en 2D est réalisé par Michaël Crouzat.

Fiction post-apocalyptique racontée à hauteur d’enfant, Beausoleil réalisé par Xabi Molia et Fanou Lefebvre, sur une idée originale de Xabi Molia et Frédéric Chansel, invite également à suivre deux enfants dans une France du XXIIIe siècle devenue un vaste désert suite au changement climatique. S’ils retrouvent leur père parti à la capitale et ramènent des graines miraculeuses, ils pourront sauver leur village menacé. Autour de cette coproduction européenne prometteuse (estimée à 6,9 millions d’euros) qui fait revisiter la France (y compris Paris), Moteur S’il Vous Plaît, Doghouse Films (Marcel Pagnol de Sylvain Chomet), Rémi Chayet (Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary) qui a posé les intentions graphiques, 2 Minutes et Je Suis Bien Content pour la production exécutive (Mars Express…), Haut et Court pour la distribution.
La réalisatrice Mascha Halberstad (Cartoon Tribute du Réalisateur de l’année) s’est, à son tour, attelée à cette problématique qui devient, dans Le Renard et le Lapin sauvent la forêt, une allégorie animalière mettant en scène des animaux de la forêt menacés par une inondation suite à la construction d’un barrage. Résultant d’une coproduction entre le studio néerlandais Submarine, le belge Walking the Dog (Anne Frank), le luxembourgeois Doghouse, le film (déjà vendu au Bénélux et en France) s’appuie sur une série de livres illustrés mais sera traité en 3D avec un rendu façon stop motion (pour un budget de 6 millions d’euros).

À l’instar de l’offre familiale, celle pour les enfants puise dans les grands classiques ou s’appuie sur des œuvres transgénérationnelles ayant fait leurs preuves. Fort du succès de Yakari (deuxième long-métrage d’animation français le plus exporté en 2021), Ellipse Animation avec son partenaire belge Belvision présente ainsi en développement Yakari 2. Toujours écrit et réalisé par Xavier Giacometti, le second opus se différenciera du premier avec un rendu 3D plus texturé. Le film au budget de 9,3 millions d’euros sera fabriqué en Belgique chez DreamWall (filiale de Media-Participations) et, en France, chez Ellipse Studio Angoulême qui vient de s’installer dans de nouveaux locaux.

Personnage fétiche de Jacques Tati, Monsieur Hulot revient dans une mise en scène concoctée par TNZPV, produit sous forme d’un conte de Noël, Merry Christmas, Monsieur Hulot. Fidèle à son image de personnage gaffeur et rêveur, Monsieur Hulot plante un vieux sapin au milieu d’un rond-point parisien et sème le chaos sur la place. Réalisé par Céline Willard et Marc Rius à partir de la nouvelle graphique de David Merveilles, le spécial TV peu dialogué sera distribué par KMBO qui a reçu le Cartoon Tribute du Distributeur de l’année.

En introduisant Le Roman de Renart, Lardux Films (Mes voisins de mes voisins sont mes voisins) revisite avec un plaisir gourmand ces fables médiévales qu’un Bourvil avait déjà réveillées au début des années 60. Prenant appui sur l’enregistrement de l’époque (57 minutes), le film signé Léo Marchand et Anne-Laure Daffis, dont le budget est estimé à 2,2 millions d’euros, joue du décalage entre des prises de vues réelles de la campagne et des dessins animés esquissés en 2D.

Ce n’est pas un hasard enfin si l’offre pour enfants était introduite par le film Linda veut du poulet !. Délaissant les histoires de magie et de super pouvoirs, ce film joyeux et tendre de Chiara Malta et Sébastien Laudenbach (La jeune fille sans mains) raconte la course à rebondissements d’une mère de famille désirant cuisiner un poulet aux poivrons pour sa fille un jour de grève générale. La production de ce long-métrage en 2D traditionnelle qui privilégie les contours esquissés et les teintes acidulées, dont la sortie est prévue pour octobre 2023, a réuni Dolce Vita Films, Miyu Productions et l’italien Palosanto, France 3 Cinéma et Gebeka (distribution).
L’offre à large spectre des ado-adultes
Entre documentaires punchline construits à partir d’histoires vraies, fictions sociétales sur l’immigration et l’inclusion, et comédies cartoonesques sardoniques, l’offre ado-adulte, qui a le bon goût aussi d’exhumer des héros animés truculents (entre autres Les Lascars), ne s’interdit aucun sujet et continue de se déployer dans toutes les directions. Et, à chaque édition du Cartoon Movie, elle fédère un peu plus son public qui en redemande (37 % des projets soumis).

Cette année, parmi les projets prisés par les acheteurs et producteurs, les histoires à la première personne, basées sur des expériences vécues. Ainsi de Je suis encore vivant (I’m Still Alive) qui narre de manière bouleversante la vie sous haute surveillance de Roberto Saviano, auteur du best-seller Gomorra. Condamné à mort par la mafia napolitaine, celui-ci vit depuis quinze ans sous protection policière. S’appuyant sur le roman graphique d’Asaf Hanuka (Valse avec Bashir), cette coproduction internationale ambitieuse, qui décrit cette existence entravée (Prix Eurimages 2023), sera signée par Roberto Saviano lui-même. Elle réunit les Italiens de Mad Entertainment et Lucky Red, l’Israélien Sipur et le Belge GapBusters.

Présenté en concept par le réalisateur tunisien Rafik Omrani, Mon ami Gadhghadi part également d’une histoire personnelle : sa découverte à l’âge adulte qu’un ami de jeunesse, Kamel Gadhgadhi, a choisi la voie du terrorisme alors que lui-même optait pour une carrière au cinéma. Estimé à un budget de 900 000 euros, ce film 2D, qui questionne le processus de radicalisation, est une coproduction entre Les Films d’Ici Méditerranée, Tchack et Majez Production (Tunisie).

Le public de Cartoon Movie s’est montré également très réceptif au projet Les Oiseaux ne se retournent pas. Proposé cette fois-ci dans la catégorie ado-adulte (et non plus « famille » comme en 2021), le film écrit et réalisé par Nadia Nakhle (d’après sa BD) et produit par Special Touch Studios et Creative Touch Studios (avec le Polonais Animoon et le Luxembourgeois Paul Thiltges Distributions) décrit l’exil, parfois de manière métaphorique, du point de vue d’une enfant. Histoire de rappeler que nombre de mineurs isolés font également partie de ces « voyages » à hauts risques.
L’offre animée pour ado-adultes ne s’interdit pas, en parallèle, de produire des comédies déjantées, grinçantes et cultivant l’autodérision. Produit par Bobbypills, une jeune société parisienne de production de films d’animation adultes, Jim Queen raconte la descente aux enfers du Roi du Gym Queens, une fois infecté par un virus le transformant en hétérosexuel. Seul un mystérieux docteur Ragoult peut le sauver et éviter l’extinction du genre homosexuel. Marco Nguyen et Nicolas Athane signent ce film réalisé en 2D.

Dans Happy End proposé par Miyu Productions, c’est toute une société tétanisée par la disparition mystérieuse de la mort qui a pris les traits d’une petite mouche. Si les aspirants au suicide se désolent, les poulets et autres mammifères se frottent les pattes et se vengent méchamment. Comédie bouffonne en 2D qui « résiste à l’esprit de sérieux » selon sa réalisatrice Marie Amachoukeli (avec Vladimir Mavounia Kouka), elle emprunte au dessin animé des années 20 (comme Max Fleischer) son aspect semi-réaliste noir et blanc. Happy End (au budget de 6 millions d’euros) a déjà conquis BackFilms et MK2 (pour les ventes internationales).

Avec Les Lascars 2, Millimages revient sur un succès notoire, le long-métrage éponyme sorti il y a quatorze ans qui, lui-même, résultait d’une série d’animation dont la première saison avait été diffusée, sous forme de brèves, dix ans auparavant sur Canal+. « Cette production se montre intergénérationnelle », résume la productrice Bonnie Lener. « La seconde saison de la série (sortie en 2009) continue à avoir beaucoup de succès sur Netflix, Amazon et YouTube (plus de 11 millions de vues entre 2020 et 2022). Il y a assurément un nouveau public pour les Lascars. » Les Lascars 2 ne manque pas de convoquer les auteurs historiques à savoir le réalisateur Laurent Nicolas, les scénaristes Ismael Sy Savané, Alexis et Boris Dolivet. Où l’on retrouve bien sûr les mêmes héros, Tony, José (etc.). Ils ont maintenant la trentaine mais restent toujours aussi solidaires quand il s’agit de récupérer un héritage à Marseille. « C’est le passage à l’âge adulte avec des problématiques plus liées à la famille qu’à un constat social (dans le premier film, les personnages n’arrivaient pas à partir en vacances) », note Ismaël Sy Savané. « L’idée est de rallier un public plus jeune qui ne nous connaît pas sans décevoir notre public de base. » Idem pour la direction artistique, le nouveau long-métrage restera en animation traditionnelle incluant des parties en 3D (avec un rendu 2D) afin de rester proche du premier film, précurseur sur la représentation de la culture urbaine (hip hop, graffitis…). « Nous en sommes au stade du séquencier. Nous recherchons des diffuseurs et des coproducteurs », précise la productrice qui envisage dans la foulée une saison 3 de la série qui intégrera de nouveaux talents issus du stand-up.
Extrait de l’article paru pour la première fois dans Mediakwest #52, pp. 68-74