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Here Paris, extrait de travaux de Skan Triki. © DR

Skan Triki, du journalisme au VFX, en passant par le motion design !

 

Peux-tu présenter de manière synthétique ton parcours ?

Skan Triki : Il est non linéaire. Toujours très intéressé par l’art dramatique, ma vie professionnelle a fait le grand écart entre le journalisme et les effets spéciaux. Entre ces deux passions, il y a eu beaucoup d’évolutions, des heures sacrifiées à apprendre, de nombreuses collaborations et énormément d’expérimentations et de graines semées à tout vent, dans les médias, pour les studios ou moi-même.

 

Skan Triki, un professionnel reconnu, toujours disponible pour proposer ses conseils. © DR

Quelle est ta formation initiale ?

J’ai d’abord étudié pendant deux ans l’art dramatique au Conservatoire royal de Bruxelles avant de fréquenter brièvement, en 2010, les bancs de l’école de communication ISFSC à Bruxelles. Tous les matins au petit-déjeuner je lisais Le Soir, un journal dont j’étais fan. J’ai choisi cette école parce que je savais qu’en première année, on pouvait faire des stages, et je voulais absolument travailler au Soir. Ayant commencé à y être pigiste, j’ai arrêté l’école avant la fin de la deuxième année.

 

D’où vient ton envie de journalisme ?

J’étais fan des grands reporters classiques tels que Joseph Kessel ou Albert Londres. Mais le déclic vient de la lecture du premier chapitre de L’Iliade de Homère. Il y abordait déjà à l’époque le thème de la violence conjugale. Vulcain (Héphaïstos dans le texte) qui a été chassé de l’Olympe par Zeus, pour avoir protégé sa mère de ce dernier, atterrit sur l’île de Lemnos. J’étais hanté par la volonté de savoir si cette île était véridique, puis si des traditions homériques y perduraient, notamment autour du miel et du vin souvent cités dans le livre. Avec un ami photographe, Christophe Licoppe, je suis parti à l’aventure en organisant un reportage pour le magazine Voyage-Voyage avant d’intégrer l’école. À l’issue de l’écriture de ces six pages, je voulais écrire des récits et voyager.

 

Concept de générique d’un magazine de société pour la télévision du Tchad réalisé par Skan Triki. © DR

Ta passion du motion design existait déjà à cette époque ?

Je manipulais les logiciels Adobe Premiere Pro et Photoshop par passion depuis l’adolescence. Un ami qui participait à des challenges de compositing et de manipulation d’images sur Photoshop habitait juste à côté de chez moi. En 2006, nous avions 19 ans, et j’ai très vite voulu moi aussi apprendre ces outils. J’ai commencé à détourer des images. À l’école, nous avons un tout petit peu étudié Adobe InDesign, Photoshop, Audition et Premiere Pro. Mais j’ai toujours préféré apprendre par moi-même et faire mes propres recherches. J’ai aussi davantage appris à écrire des articles en lisant des journaux qu’à l’école.

 

Qu’est-ce qui t’a amené vers le motion design ?

Il y avait très peu de réalisations de vidéos au Soir, mais moi je continuais à apprendre la production audiovisuelle en autodidacte en m’appuyant sur les conseils de gens que je contactais. Cédric, encore, m’avait accompagné sur mon premier reportage en Grèce, m’avait envoyé une vidéo en motion design réalisée pour la chaîne YouTube Kurzgesagt. Je me suis approché de l’équipe qui l’avait produite avec Illustrator et After Effects pour comprendre les dessous de sa réalisation. Nous étions en 2015, ça ne se faisait pas en Belgique et je voulais être force de proposition pour ajouter cette technique au journalisme, mais Le Soir n’avait pas comme priorité la production vidéo pour les réseaux sociaux.

En 2016, le journal s’est séparé d’une trentaine de pigistes, dont je faisais partie. J’en ai profité pour saisir d’autres opportunités. J’ai toujours appris le motion design par pure passion. J’appréciais cette mise en mouvement de ressources visuelles. La première fois que j’ai pu en faire pour la presse, c’est pour Le Nouvel Observateur sur le sujet des attentats. Aurélien Viers, qui est à présent rédacteur en chef Pôle Vidéo au Parisien, était responsable du service vidéo du Nouvel Observateur ; nous avons réalisé cette vidéo ensemble.

 

Le motion design journalistique représente-t-il un débouché pour les jeunes ?

Les médias demandent de plus en plus aux journalistes d’apprendre la production vidéo. Je pense que la demande existe. Les profils pluridisciplinaires intéressent les médias : des journalistes qui savent vérifier l’information, faire une veille, écrire des articles et avoir un profil de motion designer intermédiaire ou avancé pour faire du design, en connaissant After Effects, Illustrator, Photoshop et peut-être Cinema 4D. Mais ces profils sont extrêmement rares.

 

Pourrais-tu nous citer un journaliste motion designer qui t’a influencé ?

Patrick Clair ! C’est mon dieu ! Il a réalisé des formats pour le programme Hungry Beast et présenté dès 2010 en datavisualisation des sujets très importants comme le virus informatique Stuxnet. J’ai découvert le motion design dans les médias anglo-saxons, notamment la chaîne australienne ABC.

 

Vidéo explainer en motion design réalisée pour greenlab.brussels par Skan Triki. © DR

 

Qu’as-tu fait après avoir travaillé pour Le Nouvel Observateur ?

Sophie Herman m’avait invité à la Maison du design de Mons en Belgique pour participer à une session de « pecha kucha » durant la semaine de la créativité en 2016. Il s’agit de présentations ultra rapides où j’ai bien évidemment abordé le motion design. Damien Van Achter, qui m’avait déjà félicité pour mes travaux au Nouvel Observateur, était présent. Il m’a invité quelques jours après à un entretien dans ses bureaux de Mont-Saint-Guibert, à Louvain-La-Neuve et m’y a posé deux questions : « Combien veux-tu gagner ? » et « Que veux-tu faire pour mon agence ? ». Je lui ai dit : « Moi j’adore le motion design, je veux progresser dans ce milieu ».

Une très longue amitié est née de cette rencontre. Nous nous sommes éclatés avec de nombreux projets artistiques dans sa société de consultance digitale pour les médias. Notamment un format pour la RTBF au sujet de l’achat de nouveaux modèles pour le parc d’avions de chasse de la Belgique. Ils ont connu un grand succès sur les réseaux sociaux. J’avais tout réalisé, du design à la musique composé sur Pro Tools.

 

Qu’est-ce que le motion design ?

Le motion design c’est du graphisme en mouvement à partir de ressources physiques ou virtuelles pour mettre en valeur un message. C’est un mode narratif né dans la communication qui a quasiment un siècle. C’est un vieillard ! Walther Ruttmann en 1922 s’amusait déjà à l’époque avec des pochoirs devant une caméra à faire des effets graphiques en mouvement. En motion design, contrairement aux effets spéciaux, on ne divertit pas, on communique un message en créant un univers. Les logiciels des VFX (effets spéciaux visuels) et du motion design ne sont pas les mêmes, ni le workflow. Le logiciel de compositing Nuke est principalement utilisé pour les effets spéciaux.

Contrairement à l’animation, les professionnels du motion design utilisent essentiellement After Effects et Cinema 4D. Pixar, par exemple, divertit et communique une histoire à travers de l’animation 3D avec Marionette, Maya et Rendermann par exemple. C’est vraiment très différent du motion design.

 

Est-ce que la création de générique pour la fiction est un univers intermédiaire entre les VFX et le motion design ?

La limite est techniquement très mince. Des studios de VFX travaillent avec des motion designers pour faire de l’animation d’interface 2D et 3D avec After Effects et Cinema 4D. Même si les techniques peuvent se rapprocher, dans le domaine du divertissement et du cinéma ce n’est plus du motion design. Le compositing est une technique d’image, le motion design un art de raconter.

La boîte à outils du motion designer est beaucoup plus vaste et variée que celle du spécialiste des effets spéciaux à la technicité ultra pointue. En motion design, on peut vraiment tout tester. On peut filmer de l’encre jetée dans un bassin et la compositer pour faire apparaître des typographies via des masques de luminance. Ce sont des techniques qu’on utilise pour mettre en valeur un message.

Le graphisme en mouvement dédié à une séquence de film reste dans le domaine des effets visuels, il ne s’agit pas de mettre en valeur un message. Par exemple, dans Ghost in the Shell, un scientifique recherche un bug dans un corps grâce à une interface d’analyse 3D qui apparaît sur sa table. Les outils utilisés pour réaliser cet effet visuel sont After Effects et Cinema 4D. Les motion designers ne vont pas forcément travailler pour le cinéma, mais avant tout dans des départements marketing pour mettre en valeur un message.

 

Extrait de travaux de Skan Triki. © DR

As-tu des conseils à donner aux jeunes qui souhaitent se former à ces métiers ?

Contrairement aux journalistes, la transition est plus naturelle pour les professionnels des métiers de l’image, les monteurs ou les graphistes. Ils possèdent les bases de la construction d’une image, de la théorie des couleurs et du design et savent ce qu’est une séquence et une image clé. Beaucoup de monteurs apprennent à se servir d’After Effects pour créer des titrages plus évolués qu’avec leurs outils de montage. De même, il ne reste à un graphiste souhaitant animer ses images qu’à apprendre à leur donner vie.

Pour quelqu’un qui découvre le domaine, aller à l’école lui permettra de se construire un réseau. Mais il y a énormément de ressources en ligne pour apprendre par soi-même ou compléter les enseignements de l’école. Il est important de souligner qu’il ne faut jamais arrêter d’apprendre. C’est un domaine où nous restons d’éternels étudiants. Peu importe le logiciel, le PC ou le système d’exploitation, je suis prêt à tout apprendre. Ce qui m’intéresse, c’est de construire de belles images. Je n’ai aucun état d’âme.

 

Si un jour After Effects disparaissait, je serais un peu triste parce que ça fait une dizaine d’années que je l’exploite, mais je peux en adopter un autre. Peut-être qu’il y aura dans quelques années une meilleure solution qu’After Effects, mais pour l’instant cela reste mon outil principal.

 

En parlant des ressources, peux-tu conseiller des sites pour se perfectionner à After Effects ?

Les sites que je recommande sont Video Copilot et les sites de référence School of Motion et MoGraph Mentor qui ont des ressources gratuites et des cours avec lesquels on peut être accompagnés par des assistants. Je ne peux pas dire que je suis entièrement autodidacte parce que j’ai suivi des cours sur ces plates-formes pour me professionnaliser.

 

Illustration 3D réalisée par Skan Triki pour le 40e anniversaire de CineFex. © DR

 

Quels sont les débouchés vers lesquels un aspirant motion designer peut aller une fois formé ?

Il peut taper à la porte des agences de communication, de marketing, les télévisions, les studios qui font du contenu pour la télévision, les studios d’effets spéciaux et les agences qui développent des applications. Elles ont besoin de maquettes et d’animations graphiques pour leurs applications. Il peut également contacter les studios de Motion Design, le secteur est en plein boom. En Belgique, le métier connaît une pénurie de talents. Les métiers des effets spéciaux sont également en tension. À Londres, dans le cinéma, il y a plus de 20 000 places à prendre.

 

Peut-on imaginer aussi des associations entre des monteurs et des graphistes ?

La chaîne Vox associe souvent plusieurs profils différents, dont un journaliste et un monteur. Je voudrais citer Antoine Schirer, réalisateur, motion designer et journaliste. Il a composé la nouvelle identité visuelle utilisée depuis quelques années par le journal Le Monde et il travaille entre autres pour la BBC et réalise ses propres enquêtes qu’il anime en motion design. Il a ce profil complet, mais les oiseaux dans notre genre sont très rares.

On peut tout à fait réunir des équipes où un journaliste travaille avec un motion designer : l’un crée le contenu informatif qui sera sublimé par le second à travers le graphisme en mouvement. Un graphiste peut également enrichir l’équipe. Moi, je ne suis pas illustrateur, je sais faire du graphisme, mais ce n’est pas mon métier de base. Quand j’ai besoin d’illustrations, je fais appel à une graphiste freelance avec laquelle je collabore souvent : Caroline Villien. Je constitue la DA (Direction Artistique) en amont. On s’accorde sur le design et sur l’ambiance et elle dessine les images en les amenant le plus loin possible avec ses compétences d’illustratrice ; ensuite je les anime.

 

Revenons à ta carrière…

Alors que je travaillais pour Damien Van Achter, j’ai été approché par Joris Van Garderen, rédacteur en chef de la rédaction Web de Paris-Match Belgique tout juste naissante. Il avait besoin de quelqu’un en interne. Damien et moi avons convenu de casser notre contrat. En mars de cette même année, l’école IHECS m’a proposé un poste d’enseignant pour la première formation en motion design dans une école de communication en Belgique. J’ai enseigné à temps plein la production vidéo et le motion design dans toutes les sections du master. J’ai ouvert parallèlement une activité à la Smart pour faire des prestations. C’est une association d’artistes qui permet de proposer des prestations en portage salarial.

J’ai commencé à travailler pour les médias en tant que consultant et à donner des formations pour l’Association des journalistes professionnels. L’Echo m’ont proposé une de mes premières grandes missions en tant que consultant. Le responsable du multimédia, Nicolas Becquette, m’a fait participer au workflow, aux templates et à la formation de l’équipe. Ensuite en 2018, le rédacteur en chef de ce même média, Joan Condijts, m’a parlé du projet de la chaîne LN24. Il m’a proposé de les rejoindre pour la construire de bout en bout : les locaux, le serveur, l’habillage et la formation des journalistes. La chaîne a pris depuis toute sa place dans le paysage audiovisuel belge. C’est la première chaîne de télévision en continu en Belgique.

 

Le célèbre générique de la série « True Detective » a été réalisé par Patrick Clair, qui est une référence pour Skan Triki. © DR

Mais la routine ne te plaît pas : tu as démissionné pour être freelance. Peux-tu présenter succinctement tes plus beaux projets ?

J’ai travaillé entre autres pour la RTBF, l’OTAN, Bel Expo, France Télévisions et le studio Twenty Third C à Londres.

 

Comment es-tu arrivé au monde du cinéma ?

Je suis avant tout mes passions, et depuis tout petit j’adore les effets spéciaux et le cinéma. C’est en faisant du motion design que ça m’est apparu comme une évidence : je voulais aller vers le cinéma. J’aime me former et apprendre de nouveaux outils. Aujourd’hui, je me forme en tant que généraliste d’environnement avec Maya, Houdini, Nuke, Photoshop, Clarisse et Mari. Je travaille actuellement pour les studios en tant que motion designer avec l’objectif d’atteindre ce profil et de travailler de plus en plus pour le cinéma. Mais je continue en parallèle à miser sur l’avenir en faisant grandir ma société Motion Sense.

 

C’est un domaine qui paraît inaccessible. Comment entre-t-on en contact avec ces studios ?

C’est très simple. En 2018, j’avais rencontré le co-fondateur David Sheldon-Hicks du studio Territory au festival Motion Plus Design à Paris. Je lui ai simplement dit mon envie de collaborer avec le studio. Je l’ai rencontré au festival motion plus design en 2018, puis je suis allé à plusieurs reprises à Londres pour discuter avec lui. J’ai commencé à travailler pour le studio en janvier 2020. Ils m’ont demandé de faire une illustration 3D pour le magazine d’effets spéciaux Cinefex, qui n’existe plus actuellement. Je suivais toujours les présentations au Siggraph du studio perception. Lors d’une présentation Maxon, John LePore, chef créatif du studio, a signalé son besoin de motion designer. J’ai saisi cette opportunité en envoyant une candidature spontanée. John m’a ensuite proposé un entretien où je lui ai présenté mes tests qui l’ont convaincu à me proposer une prestation pendant quatre mois.

 

Vidéo réalisée pour le pavillon de la Belgique à l’expo de Dubaï 2021 par Skan Triki. © DR

 

Peux-tu nous évoquer tes projets en cours ?

Je peux uniquement dire que j’ai « presté » pour Marvel. Je pourrais communiquer sur mon travail quand les films sortiront.

 

C’est une parfaite conclusion pour cet article. On se donne rendez-vous pour que tu nous présentes tes réalisations et les workflows avec les studios sur ces projets, dès que les films sortiront. Nos lecteurs, qui ont le bonheur de te découvrir aujourd’hui, seront forcément au rendez-vous.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #49, p. 94-98

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