Après trente-sept films adaptés du célèbre roman d’Alexandre Dumas, Martin Bourboulon réinvente le genre des films de cape et d’épée. Les plus grands réalisateurs s’y sont souvent cassés les dents mais après un premier galop d’essai à l’occasion de son précédent film Eiffel, Martin Bourboulon s’affranchit plutôt bien de ce pari audacieux en ouvrant une nouvelle voie qui s’éloigne des clichés. Fidèle parmi les fidèles, l’équipe d’Eiffel dit « oui » pour Les Trois Mousquetaires !
Le réalisateur a ici tenté quelque chose de nouveau en s’appuyant sur une équipe très motivée pour relever des défis technologiques. Si Matias Boucard, son chef opérateur habituel, n’a pas pu rejoindre à temps le projet en raison d’un engagement avec Romain Gavras sur le film Athéna, le reste de son équipe a répondu présent… « Matias a suggéré mon nom pour le remplacer », se souvient Nicolas Bolduc, directeur de la photographie québécois récompensé moult fois pour sa lumière sur des films tels que Ennemy, Crisis, War Witch, Louis Cyr… « En France, j’avais notamment déjà signé la photo de Monsieur et Madame Adelman et de La Belle Époque », rappelle le chef opérateur. Ces deux films ont particulièrement séduit Martin Bourboulon, Dimitri Rassam, le producteur, et Pathé Distribution qui ont vite été convaincus que le chef opérateur pouvait apporter un nouveau souffle à leur projet. Ils ont ainsi pu profiter de la virtuosité au cadre du chef opérateur pour filmer des scènes d’action « immersives » en plan séquence.
Une préparation pointue pour toute l’équipe
Malgré l’ambition du projet qui a exigé cent cinquante jours de tournage et plus de cent décors, Nicolas Bolduc n’est arrivé que trois mois avant le début du tournage. Beaucoup d’ajustements restaient cependant à opérer sur les choix artistiques et sur le travail de Stéphane Taillasson, chef décorateur, des costumes de Thierry Delettre ainsi que le choix des effets spéciaux supervisés par Olivier Cauwet…
« Sans directeur de la photographie, il était difficile de définir l’univers final du film », reconnaît Stéphane Taillasson. L’atmosphère globale a été développée grâce à la contribution de toutes les équipes artistiques qui se sont mises au diapason de la lumière pour apporter sa vibration unique au film…

Dépoussiérer en « poussiérant » !
Une fois les repérages validés, tous les chefs d’équipes sont partis découvrir les décors naturels pendant plusieurs semaines. Sur place, Martin Bourboulon a expliqué ses intentions et l’équipe technique a ainsi pu aborder les contraintes en amont.
Sur les innombrables décors, l’équipe a commencé à imaginer le film à mettre en place mais il restait à définir l’univers esthétique du film, comme le rappelle Nicolas Bolduc : « Pour sortir du film de cape et d’épée cliché, j’avais le sentiment qu’il fallait faire un film qui s’éloigne de la représentation de la France du XVIIe siècle, aux couleurs froides avec des ciels gris et bleus, le vert de la végétation. Fan inconditionnel des westerns produits entre les années 50 et 80, j’ai présenté ma vision… J’ai envisagé un rendu final qui donnerait à voir la France dans des couleurs qu’on n’a pas l’habitude de voir, avec des couleurs chaudes en plein soleil, sans nuage, avec des terres sèches, en milieu aride, des déserts poussiéreux, aux teintes ocres, beige, marron, chocolat, camaïeu de jaune. Pour rester dans cet esprit, il fallait aussi des vêtements de cowboys patinés et usés, des visages burinés. Martin a été sensible à mes propositions. Il a appelé Dimitri et mon idée de dépoussiérer le genre en le “poussiérant” a fait son chemin », se rappelle Nicolas Bolduc. Des discussions se sont engagées et des essais ont suivi. Grâce à son approche de l’éclairage et des filtres « chocolat », Nicolas Bolduc a ensuite apporté la touche finale si singulière aux images du film.
Un parti pris esthétique qui a orienté des choix
« La lumière devait prendre corps sur les peaux des acteurs, les matières, que ce soit des décors, costumes, coiffure, et limiter l’intervention des effets spéciaux. Je suis resté vigilant pour unifier toutes les créations des équipes artistiques afin d’aller dans la même direction, tant au niveau des couleurs que des patines, salissures, fumées, poussières, pour accentuer l’ambiance sale et chaude », souligne Nicolas Bolduc qui a l’habitude de travailler principalement le rendu final de ses images au tournage. « Pour moi, l’étalonnage sert plutôt à travailler les raccords lumière », précise-t-il.
Pendant le tournage, il a choisi des filtres fortement teintés pour renforcer les couleurs chaudes mais ceux-ci ont le défaut de lisser l’image. « Il fallait redonner du modelé aux images, du volume, des couleurs et des matières. Avec Olivier Cauwet le superviseur des effets spéciaux, nous avons travaillé à optimiser le rendu dès la prise de vues. Le trait des patines dans les décors, le maquillage des peaux, les costumes ont été accentués. »

Scope et caméra légère
Nicolas Bolduc est aussi un excellent cadreur. Lorsqu’il a l’œil dans le viseur, il habite l’espace ne faisant qu’un avec sa caméra pour improviser habilement le tournage des scènes d’action des deux films tournés essentiellement en plans séquences. Il revient sur le choix de ses outils de captation : « Au regard des décors majestueux, le format Scope se prêtait pour ce film. J’ai choisi la caméra Arri Alexa Mini LF car elle est légère, compacte, permet des mouvements caméras épaule ou à main levée avec la batterie dans un sac à dos. C’est une alliée idéale car elle offre la possibilité de suivre les acteurs et de s’immerger au milieu de l’action avec facilité. J’aime aussi la douceur des blancs de chez Arri. J’ai aussi eu le privilège d’utiliser la série C anamorphique de Panavision. Compacte et légère, cette série d’optiques apporte un rendu organique avec un bokeh élégant. J’aime sa profondeur de champ graduée et ses reflets qui donnent aux images une singularité. »
Comme la Série C anamorphique, Super 35 ne couvre pas toute la surface du capteur de l’Arri Alexa Mini LF, Panavision a placé un « expandeur » derrière chaque optique afin que le format de l’image qui traverse l’optique couvre toute la taille du capteur de la caméra, sans déformation ni aberration. « Il existe que douze séries C dans le monde. Tous les opérateurs veulent tourner avec et il faut montrer patte blanche pour en profiter ! », confie en riant Nicolas Bolduc qui a saisi l’opportunité d’être suivi par Panavision sur ce projet.

Le défi des raccords des scènes d’action en plans séquences
« Martin travaille souvent à l’instinct, sans découpage à l’avance. Le jour du tournage, il commence par regarder ses acteurs prendre place dans les décors, avec les accessoires ». Devant les propositions qui s’improvisent sous ses yeux, il construit sa réalisation. La répétition terminée, les comédiens partent se préparer, Martin Bourboulon échange alors avec son équipe technique et le réalisateur discute du découpage avec son chef opérateur. Le réalisateur et Nicolas Bolduc ont ainsi réglé ensemble la meilleure façon de filmer chaque scène…
« Lorsqu’il s’agissait de scènes d’action, nous cherchions toujours à privilégier le plan-séquence, au plus près des personnages et de leurs actions. Parfois, ce n’était pas possible. Nous nous réunissions alors avec Olivier Cauwet (superviseur effets spéciaux), Stéphane Taillaisson (chef décorateur) et Dominique Fouassier (chorégraphe des cascades) pour réfléchir ensemble et trouver des raccords pertinents et invisibles pour donner l’illusion que la scène s’est tournée en un seul plan », explique le chef opérateur.
La première séquence du film se passe de nuit dans une cour, sous la pluie et dans la boue, avec une chorégraphie de cascades spectaculaires, une scène tournée sur deux nuits qui représentait un challenge. « Techniquement nous aurions pu la faire en un seul plan, mais les comédiens exécutaient des cascades dangereuses dans des conditions extrêmes et ils étaient vite éreintés. Nous avons donc envisagé de la découper en plusieurs plans. Une préparation minutieuse avec Olivier, Stéphane, Dominique et moi-même, a permis de trouver les meilleures coupes pour raccorder chaque plan entre eux et donner l’illusion que la scène n’est qu’un plan séquence. »
Pour éclairer cette scène où la caméra virevolte autour des acteurs, s’immerge au cœur de l’action, Nicolas Bolduc s’est confronté à des problèmes de raccords, notamment ceux de la pluie. « Dans un axe lumière précis, la pluie était visible mais elle disparaissait lorsque la caméra panotait à 180 degrés. Pour que les raccords lumières soient bons et que la pluie reste visible, nous avons trouvé une astuce : Éric Gies, le chef électro, devait couper subtilement des lumières en direct durant les prises de vue sans que cela se voit à l’image et en allumer d’autres simultanément, d’un côté comme de l’autre du décor ! Au final, cela fonctionne très bien, la pluie est dans tous les plans ! »
Une autre séquence dure également trois minutes sans coupe apparente, c’est une course poursuite à cheval tournée dans la forêt Saint-Sulpice sur plusieurs centaines de mètres… La majorité des cascades à cheval ont été prises en charge par les acteurs sous la direction de Dominique Fouassier, excepté le moment d’une chute de cheval avec son cavalier, doublée par un cascadeur.
« La préparation minutieuse durant les repérages nous a permis de régler le travail entre Stéphane Taillasson qui a proposé des solutions de décor dans la forêt, Olivier Cauwet en postproduction et Dominique Fouassier lors du passage entre le comédien et le cascadeur avec la chute du cheval. La définition des endroits et moments précis pour faire les coupes a été très minutieuse d’autant qu’il y avait des plans tournés à l’épaule, à main levée et au drone », se souvient le chef opérateur.

Des décors parfois très compliqués à exploiter
Beaucoup de scènes qui se sont tournées sur plusieurs jours nécessitaient un contrôle de la lumière pour qu’elle soit constante lors de prises de vue en plan séquences ou lors de tournages sur plusieurs jours d’une même scène, sur un même lieu. Pour tenir le plan de travail, la production a engagé une équipe indépendante d’électro machino pour tous les prélights en amont des décors avant l’arrivée de l’équipe.
« Lors des repérages de la cathédrale de Meaux, avec un tournage prévu d’une semaine, j’ai été impressionné par les nombreuses ouvertures de lumière. La face exposée sud avec le soleil qui change tout le temps allait poser des problèmes. Je n’ai pas eu pas d’autre choix que d’occulter toute la face sud du monument, et éclairer avec douze HMI 18 kW montés sur nacelles la face nord, afin d’obtenir une lumière constante. Il a fallu trois semaines de prélight pour bornioler la face sud et monter les douze nacelles avec autant de HMI 18 kW côté nord. La seule scène que je ne pouvais pas éclairer était la scène de nuit du haut de la tour de La Rochelle où on devait voir la mer à l’horizon avec des bateaux. La tour a en fait été reconstituée en studio sur fond vert tout autour. Olivier Cauwet a travaillé l’incrustation de la mer et des bateaux et j’ai éclairé cette scène en nuit américaine », détaille Nicolas Bolduc qui assume ses choix et propositions artistiques, quitte à fâcher les puristes !
Malgré certaines critiques, Nicolas Bolduc assume son approche : « Il faut s’habituer à quelque chose que l’on n’a pas encore vu ! », légitime-t-il ! Il fait confiance au deuxième volet « Milady » qui sort le 13 décembre pour que le public soit définitivement conquis, et, si tout se passe bien, la production envisage une suite avec deux autres volets des aventures des Trois Mousquetaires…
Article paru pour la première fois dans Mediakwest #53, p. 46-49
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