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Dans le film « Annette », la voix de l’actrice est parfois complétée par celle d’une chanteuse d’opéra : mêler les deux voix pour qu’elles semblent appartenir à Marion Cotillard a été un vrai challenge pour Katia Boutin. © Katia Boutin

Katia Boutin, monteuse parole

 

Le métier de monteur parole participe beaucoup au processus de narration. Entre montage image et mixage audio, il s’agit de tirer le meilleur des sons enregistrés au tournage ou recréés en studio afin de créer l’univers sonore des films. À l’occasion de la venue de Katia Boutin au Festival de Cannes et de son intervention à CanneS Technique, le rendez-vous de la CST, nous avons pu faire le point sur ce métier, assez méconnu, de monteur direct.

 

Katia Boutin : « J’aime le côté artistique qu’apporte le son dans un film » © Katia Boutin

Passionnée de musique depuis toute petite, Katia a toujours aimé le son. C’est donc naturellement qu’elle a suivi des études de musicologie avant d’intégrer la Femis en section son, où elle a eu la révélation du son à l’image. Ont suivi des stages à New York en musique et en postproduction qui l’ont amenée à essayer plusieurs métiers dans le mixage et le montage, avant de se consacrer au montage du son direct, et plus particulièrement celui des voix. Récemment, elle a pu concilier ses passions du son au cinéma et de la musique en montant des films musicaux : Annette de Leos Carax, Tralala des frères Larrieu, Les goûts et les couleurs de Michel Leclerc et La grande magie de Noémie Lvovsky. Son travail sur Annette lui a valu d’être récompensée d’un César, également attribué à l’ensemble de l’équipe en charge du son de ce film : ingénieur du son, mixeur, mais aussi monteur son, monteuse parole et monteur musique. Une distinction qui a mis en lumière les différents acteurs œuvrant à la création de l’ambiance sonore d’un film, dont Katia fait partie.

Aujourd’hui de nombreux sons sont captés pendant le tournage : il y a souvent deux perches, plusieurs micros HF et des couples de micros effectuant des prises de son stéréo… Cela représente un nombre conséquent de pistes associées aux rushes, qui a augmenté ces dernières décennies. Historiquement, la tâche était gérée par l’assistant monteur image qui classait les différentes prises. Mais au fil des années, le métier de monteur image s’est complexifié avec l’arrivée des effets visuels et la multiplication des pistes a rendu le traitement de l’audio plus technique, nécessitant un poste dédié, celui de monteur direct.

Le monteur image travaille des semaines avec le réalisateur pour construire le récit dans la copie travail, qui comprend un pré-assemblage des sons liés aux images. À ce stade déjà des morceaux de dialogue ont pu être coupés et réorganisés pour mieux servir l’intention du réalisateur. Le monteur direct intervient à la suite du monteur image. Il se base sur cette copie de travail pour bien cerner la volonté narrative et la renforcer en utilisant toutes les sources sonores captées au tournage.

Dans un premier temps, Katia écoute chaque micro pour isoler tout ce qui peut être intéressant à garder dans chaque prise : une ambiance, un souffle… Elle effectue ainsi un tri, un nettoyage des pistes. Si elle n’est pas satisfaite, elle propose au réalisateur, au monteur image et au mixeur d’aller chercher un son dans une autre prise, voire de réenregistrer un dialogue lors de la séance de détermination de post-synchro.

 

Katia monte les paroles, chants et sons directs du film. Ici, « Annette » de Leos Carax. © Katia Boutin

L’enjeu principal est l’intelligibilité des paroles. Pour un spectateur découvrant le film, il est impératif que les dialogues soient parfaitement compréhensibles et que le message passe bien. Si ce n’est pas le cas avec les sons qui ont été enregistrés pendant le tournage, il faut faire rejouer la scène aux comédiens en studio, c’est la post-synchro.

En France, le cinéma fait grandement appel au son direct et à la magie de l’instant, mais aux États-Unis par exemple, l’essentiel des voix est réenregistré a posteriori, les acteurs sont donc habitués à rejouer en studio. Katia tient à être présente pendant ces séances car elle voit le travail de direction d’acteurs mené par le réalisateur, les nuances de jeu recherchées, et ainsi la création des sons qu’elle va intégrer dans la suite de son travail, pour encore améliorer le récit dans le sens souhaité par son auteur. Il s’agit d’une étroite collaboration avec tous ceux qui participent à l’élaboration du film.

Son travail prend de plusieurs semaines à quelques mois. En complément, le monteur son est chargé de toutes les ambiances sonores hors voix. Ils travaillent tous dans le même studio, très souvent chez Polyson pour avoir une écoute calibrée, car le travail se fait sur enceintes et non au casque qui fausserait la perception. Les logiciels ont progressé dans les outils de nettoyage, donc le mixeur peut se concentrer sur l’harmonisation de l’ensemble et la spatialisation du son. C’est une vraie coopération entre tous ces métiers.

Avec le montage de films musicaux, Katia a découvert un autre monde fascinant, alliant ses deux passions. Pour elle l’utilisation du son direct, notamment pour les scènes chantées par des comédiens qui ne sont pas forcément des chanteurs, apporte une émotion et une crédibilité très précieuses, comme dans Tralala des frères Larrieu, quand Mélanie Thierry joue un plan séquence en son direct dans lequel elle chante de manière très touchante. Katia réaccorde les voix si nécessaire, mais aime conserver les petites imperfections car elles procurent plus d’émotions qu’une chanson parfaitement interprétée. Au montage une voix plus ou moins forte par rapport à la musique procure tel ou tel sentiment, le travail des voix chantées est encore plus fin qu’avec le son direct habituel.

Sur Annette de Leos Carax le défi a été de garder le plus possible les voix chantées en direct, auxquelles se sont parfois ajoutées des parties interprétées par une chanteuse d’opéra, qu’il a fallu lier en utilisant des respirations ou des débuts de phrase de la comédienne Marion Cotillard pour assurer la crédibilité de l’ensemble (le reste des chansons étant réellement chanté par l’actrice). Un vrai challenge (manifestement réussi !) pour la monteuse des voix.

Quand on lui demande si elle ressent une frustration à être monteuse parole, Katia répond : « Au contraire, j’aime travailler cette matière et le côté artistique qu’apporte le son dans un film. » Après l’avoir écoutée parler de son métier, nous serons encore plus sensibles aux émotions apportées par les nuances dans la voix des comédiens.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #50, p. 96-97